ESSAI ETHNO-PSYCHOLOGIQUE SUR LES PERSÉCUTEURS DES PREMIERS MARTYRS CHRÉTIENS

Du début de la chrétienté à la conversion de l’empereur Constantin en 312, une dizaine d’empereurs le précédant persécuta les adeptes de la nouvelle religion apparaissant sur les territoires du très vaste empire romain. Mais, comme nous allons le voir, ce n’est pas la pratique religieuse d’un culte inconnu qui était visée; quand l’histoire des groupes, des collectivités croise l’histoire individuelle d’un homme politique à la psychologie pathologique, les pires excès peuvent arriver… et le pire est effectivement arrivé depuis cette période jusqu’à nos jours.

Le plus connu, car le premier instigateur d’une persécution de masse organisée, en dehors d’un contexte militaire d’expansion territoriale de l’empire, du maintien de la paix ou/et d’une répression de groupes spécifiques d’attaquants, Néron désigna une cible non militaire, non armée, une population sans défense… dans un contexte ni politique, ni religieux, ni culturel, les Romains étant très tolérants dans ces domaines. Seule compte, à ce moment-là, la personnalité profondément délirante de Néron.

Juste une petite parenthèse d’explication: tout le monde, même à son époque, s’accorde à dire que Néron était fou, mais tous les malades mentaux n’ont pas pour objectif la tentative d’élimination d’un groupe précis. Il s’agit spécifiquement d’un paranoïaque ayant trouvé dans son entourage conciliant, les personnes lui permettant des passages à l’acte mortifère et transgressif et leurs mises en scène, car aucune limite ne peut contenir un individu psychotique.

Ce type de pathologie se construit au départ, autour d’une mère toxique, et Agrippine a exactement le profil de cette mère psychotisante, élevée elle-même dans une famille hautement pathologique, sans règle de vie sociale, religieuse, ni morale. En effet, sa famille est dominée par l’inceste et le poison: inceste entre son frère Caligula avec ses soeurs et, surement avec elle, puis rumeurs de viol incestueux de sa part, à l’encontre de son propre fils Néron. Caligula, cet oncle maternel, avait la réputation d’être devenu extrêmement dérangé mentalement après une maladie grave qui le fit décompenser dans un état psychotique, quasi permanent. De plus, les empoisonnements se multipliaient autour de lui, renforçant sa paranoïa et son angoisse de morcellement; Suetone explique que dès lors ” … il assiste avec une joie non dissimulée aux plus cruels supplices! ” et il fréquente tous les lieux de débauche, aime les danses et les chants… comme Néron, plus tard. Caligula se décrète finalement seul dieu vivant sur terre. Il fut empoisonné par Agrippine ainsi que d’autres héritiers au bénéfice de son fils.

On voit donc ainsi que la famille maternelle de Néron était particulièrement toxique et que l’idée de déification de l’empereur, basée sur une pathologie paranoïaque, va se transmettre à son neveu, puis à tous les empereurs qui suivront, pour des raisons différentes. Néron régna 14 ans de façon assez adaptée au début car il laissait ses conseillers agir pendant qu’il suivait les traces de son oncle dans la débauche, la violence, et les arts.

Quand Agrippine fut tuée, la population de Rome hurla au Matricide, puis à l’Uxoricide, avec la mort de sa femme Octavie, Néron décompensa craignant la vengeance de la populace pour ces meurtres qui lui étaient attribués (mai 62) et il se coupa encore plus de la réalité. Finalement, dans une fuite en avant du délire de grandeur, il exigea les honneurs divins et il fit promulguer des lois contre le crime de haute  trahison envers l’empereur.

Mi-juillet 64 débuta l’incendie de Rome tandis que Néron jouait de la harpe; rapidement, le peuple l’accusa d’être l’incendiaire et responsable de la mort d’un grand nombre de  gens et detoute cette destruction. C’est alors que Tigellin, conseiller du moment, proposa de rejeter la faute sur les Chrétiens qui puisqu’ils nient l’existence des dieux, ne croient qu’à un seul Etre divin, refusent d’encenser la statue de Néron…Ainsi, commença la grande persécution collective des Chrétiens et leur élimination au cirque par des bêtes sauvages; mais, Tigellin imagina d’autres “spectacles” dont celui des torches humaines vivantes éclairant une soirée.

Pour la première fois de l’ère chrétienne, les croyants sont présentés historiquement comme un bouc-émissaire, une cible à détruire, sachant que la personnalité paranoïaque de Néron et son entourage sont largement responsables de la mise en exécution de ces actes délirants de morcellement, caractéristiques des psychotiques.

Après le suicide de Néron, et une période de calme, réapparait le culte impérial en déifiant les empereurs successifs avec des lois listant les offenses interdites. Ce concept d’un empereur, dieu dans le monde, va se poursuivre jusqu’à la conversion de Constantin, d’une façon permanente, pour des raisons exclusivement de pouvoir politique, non partagé. C’est Dioclétien (303-313) qui va prendre conscience qu’en 30 ans, rien n’a empêché les Chrétiens de se multiplier, et que rien n’a arrêté les Romains de se convertir.
Selon la règle, “un seul empire, une seule religion”, cet empereur anticipe que la présence des Chrétiens, dans l’administration et surtout dans l’armée, serait un risque de destructuration de l’état.Il tient à maintenir une cohésion morale et psychique grâce aux valeurs romaines classiques. Dioclétien se trouve devant un dilemme: il est un homme pragmatique et, pas du tout fanatique, mais, l’armée fait face à des objecteurs de conscience et le christianisme se positionne en refuge technique, car il y aurait une incompatibilité entre service obligatoire militaire dans les régions de l’empire et les préceptes chrétiens.

C’est la crainte de l’effondrement de la structure sociale hiérarchique qui fait réagir violemment Dioclétien. Il promulgue 4 édits de février 303 au début 304:

1 Février 303: destruction des lieux de culte chrétiens et privation de postes administratifs

2 Printemps 303: arrestation des religieux

3 Automne 303: obligation faite à tout le clergé de sacrifier au culte de l’empereur, avec tortures pour les récalcitrants, et parfois la mort

4 Début 304: même obligation pour tous les Chrétiens de l’empire, suivie de massacres.

L’effet prévu est nul puisque, non seulement, les Chrétiens résistent, mais de plus en plus de païens les soutiennent, et se convertissent à leur tour malgré les emprisonnements, les violences individuelles et collectives, les tortures et les exécutions publiques…

En réalité, il s’agit d’un conflit, d’un combat de valeurs: c’est un choc de culture. La religion de Rome a pour objectif ce maintien de cohésion autour de la personne de l’empereur, alors que le christianisme est une réelle révolution , une véritable menace sociale inadmissible, particulièrement lorsque les prêtres insistent sur l’égalité hommes-femmes, et disent qu’il n’y a plus ni maître, ni esclave… Hors le pater familias a droit de vie et de mort sur son épouse, ses enfants et ses esclaves. L’église primitive paraisssait pouvoir faire exploser tout l’empire: un Dieu unique et tous les citoyens égaux.

Inimaginable! Impensable! Impossible!

Psychologiquement, le christianisme est une religion mature, basée sur la foi en Dieu, l’espérance et la charité, où la conscience morale et le respect d’autrui sont des principes fondamentaux. La seule question qui paraît un mystère aux Romains est la capacité de résistance des Chrétiens face aux manoeuvres de destruction. Si quelques uns furent renégats, d’autres recherchèrent le martyr à tout prix, mais, la majotité du peuple chrétien a assumé sa croyance entraînant ainsi les païens subjugués par leur force intérieure. Une incompréhension totale face au refus d’abandonner le Christ attisa la violence des tortures et des mises à mort.

Les Romains ont insisté pendant 3 siècles car ils ont toujours supposé gagner contre cette nouvelle religion puisqu’ils avaient déjà réussi à éradiquer, en 186 avant J.C, la secte grecque pratiquant les Bacchanales. Ce groupe avait paru non-conforme à l’état romain en présentant une inversion de l’ordre social : les fonctions sacerdotales étaient réservés aux femmes, promettait une vie éternelle et le bonheur personnel; de plus, les adeptes mangeaient de la chair crue et buvaient jusqu’à l’ivresse. Comme la religion à Rome ne vise que l’intérêt collectif, il y eut une terrible répression avec la chasse des initiés et leur exécution immédiate.

Reprenant cette expérience historique désastreuse, la torture est pensée alors comme un moyen volontaire de produire un traumatisme qui devait amener les Chrétiens à changer d’avis et de pratique religieuse.  Plusieurs méthodes de martyres sont employées contre les Chrétiens: ceux qui sont tués immédiatement avec ou sans torture, ou emprisonnés et torturés, mais libérés plus tard ou gardés indéfiniment en prison.

Actuellement, les experts pourraient parler d’une population victime, spécifiquement visée pour ses croyances religieuses. Ce mot “victime” apparu, en France, au début du XVII ème siècle a évolué pour englober tous les individus et groupes attaqués pour tous types de raison. Cependant, si la justice reconnaît l’infraction physique et mentale, l’ouvrage de psychiatrie le plus célèbre, le DSM IV, ne parle pas directement de victime, mais introduit le concept de Stress post traumatique pour les sujets ayant reçu de réelles menaces de mort, ayant subi des blessures graves ou ayant été témoins d’horreurs programmées par les persécuteurs. La réaction des victimes est une peur intense, un sentiment d’impuissance et de chaos.

Quand la victime/martyr n’a aucun moyen de défense possible, l’individu peut s’isoler mentalement de la réalité extérieure, en priant  intensément, par exemple…; il peut avoir l’impression de vivre un cauchemar interminable, d’assister à un film en spectateur… dans le but de pouvoir séparer les souffrances physiques éprouvées de son imaginaire et de ses pensées, c’est à dire dissocier le corps de l’esprit.

La résistance psychique est insupportable aux tortionnaires romains (ou autres), particulièrement le fait que les victimes chrétiennes ne semblent pas les craindre: elles ont effectivement peur des douleurs infligées, mais, pas de la mort, ainsi qu’une importante capacité à supporter les épreuves.

Certains même appelaient et provoquaient leur propre martyre volontairement, à la suite des textes de Tertullien; pourtant, ce comportement suicidaire ne touchait que peu de fidèles. Généralement arrêtées par dénonciation, les martyrs paraissaient plutôt accéder à une sublimation profonde de leur foi grâce à une identification à la première Victime, Jésus-Christ. Cette démarche psychique n’est possible que dans le cas d’une personnalité structurée positive, provenant de la constitution fondamentale de la conscience morale, suivie du sentiment essentiel de culpabilité face à leurs fautes personnelles, et de la volonté de réparation et d’expiation de leurs péchés par crainte de la punition éternelle.

Ces 3 éléments, consience (ou surmoi), culpabilité et peur de la punition sont les points essentiels d’une personne au développement psychique normal; a contrario, les sujets pathologiques n’ont aucune référence morale de vie individuelle ou/ et collective, présentent une personnalité dépendante ou délirante, latente ou visible, pas de sublimation au bénéfice d’autrui et de la société, leur créativité se bornant à reproduire leur monde intérieur torturé par l’angoisse de morcellement, donc tournée vers la destruction dans leurs passages à l’acte.

On a longtemps voulu faire croire qu’il y avait une incompatibilité entre psychologie et religion, en général, alors qu’une parfaite adéquation est incontestable, spécifiquement, avec la foi chrétienne. En effet, la psychologie définit la personnalité normale avec les mêmes critères que le christianisme: l’amour inconditionnel d’autrui, enfants et adultes, le respect de tous, la connaissance des erreurs et leur reconnaissance, et l’espérance profonde et active en une vie meilleure. Sur cette base positive, la religion chrétienne rajoute la croyance en la miséricorde de Dieu et la résurrection.

Or, ce sont ces aspects singuliers qui ont permis aux martyrs, pris dans des situations extrêmes, d’être l’expression de toutes ces qualités humaines et spirituelles particulières, cultivées par les Chrétiens du monde entier jusqu’à nos jours.

“Tous ceux qui veulent vivre avec piété dans le Christ Jésus seront persécutés” (2 TIM 3.12)

 

Par Madame Joëlle Haroun, le 17 février 2017

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