“Étrangers, mystérieux, les objets du passé permettent de se confronter à l’altérité” – Interview avec Jean Davallon

Les bâtisseurs des temples de Palmyre ou des bouddhas de Bamiyan étaient bien différents de nous. Pourtant, nous considérons leurs œuvres comme faisant partie de notre “patrimoine”. Décryptage de cette notion, qui vise à l’universalité.

N’êtes-vous pas étonné par la forte émotion qu’ont provoquée dernièrement les destructions de sites ou d’œuvres archéologiques ?

Une fois que des objets sont détruits, tout ce qu’ils signifiaient, véhiculaient, est perdu à jamais ! Nous pouvons certes conserver des photographies, fabriques des copies des pièces saccagées. Mais l’existence réelle, matérielle, d’œuvres que nous voyons telles qu’elles ont été créées dans leur monde permet d’établir un lien physique entre le présent et le passé. Une relation, plus exactement, entre les personnes qui leur accordent de la valeur et celles qui les ont jadis fabriquées – en somme, les civilisations auxquelles ces œuvres étaient rattachées. Or nous considérons les sites récemment touchés par Daech comme faisant partie de notre patrimoine culturel.

Que recouvre cette notion ?

Elle peut être rapprochée, en première approximation, de celle de patrimoine familial. Toutes deux impliquent l’idée d’un héritage. Nous ressentons souvent le besoin de conserver certains objets en vue de les transmettre, telles une vieille bague ou la photographie d’un arrière-grand-père en tenue militaire. Car ces objets prennent soudain une valeur inestimable : dernier lien matériel avec un défunt dont on estime le continuateur, témoin d’une époque et de personnes disparues, etc. Il en va de même avec le patrimoine culturel : on le conserve pour le transmettre aux générations futures ! Mais cette transmission se produit à l’échelle collective (locale, nationale, mondiale), et prend cette fois le caractère d’une obligation.

D’où vient cette obligation de conserver pour transmettre ?

Retiré du circuit des échanges économiques, le patrimoine culturel ne peut être ni vendu, ni détruit. Propriété de tous, il n’appartient à personne. Nous n’en sommes que les dépositaires. Car ce qu’une génération estime avoir reçu du passé l’investit d’une responsabilité, celle de donner à son tour. Cette responsabilité collective possède le double avantage de créer du lien social et d’établir une continuité au sein d’une société.

Comment les biens acquièrent-ils une valeur patrimoniale ?

Le processus de patrimonialisation s’opère à partir de ceux qui reçoivent et non de ceux qui donnent, contrairement à la transmission par héritage, mémoire ou tradition. Ici, ce sont les “enfants” qui choisissent leurs “parents” – de qui et de quoi ils héritent, autrement dit. C’est bien nous, en effet, depuis présent, qui conférons à un objet une valeur patrimoniale (en le redécouvrant, en le restaurant, en le préservant, en l’étudiant, en l’exposant et bien sûr, en le classant comme tel), parce que nous considérons que ceux qui l’ont fabriqué font pour nous de “bons” ancêtres culturels ! On accorde à ces derniers une antériorité, une grandeur; on considère qu’ils participent ou sont sont à l’origine de la culture, de notre culture… même s’ils étaient très différents de nous ! Prenons l’exemple de Palmyre, en Syrie. Ses ruines témoignent de la grandeur et du génie architectural de l’Antiquité gréco-romaine. Si les destructions opérées par Daech nous ont tant choqués, c’est parce que les sociétés occidentales se considèrent comme les héritières culturelles directes de cette civilisation. Force est pourtant de reconnaître que les Romains avaient une vie sociale, des croyances ou un rapport à la mort bien éloignés des nôtres…

Quand on fabrique du patrimoine, on intègre donc aussi les différence ?

Les objets du passé sont comme “étrangers”, mystérieux : ils portent en eux une altérité. Les vestiges de l’Antiquité ou de l’Ancien Régime ne correspondent plus du tout à notre mode de vie. La patrimonialisation permet ainsi, à un groupe donné, de se confronter à cette altérité tout en l’assimilant une fois que de la valeur lui a été reconnue. En valorisant des objets anciens et d’autres cultures, ce processus conduit les groupes sociaux à transformer, à s’universaliser, à se pacifier.

Il existe toutefois une autre forme de rapport au patrimoine, fermé et identitaire celui-là, qui se manifeste souvent lors d’un conflit ou dans un groupe replié sur lui-même, d’essence clanique ou totalitaire. L’altérité est alors avilie, voire carrément niée, ce qui se traduit par des destructions ritualisées. Il s’agit d’anéantir l’autre, symboliquement. Tel fut le cas avec les autodafés dans l’Allemagne nazie ou l’Espagne franquiste des années 1930 ; tel est le cas avec les destructions mises en scène par Daech actuellement.

La révolution française avait conduit, elle aussi, à des destruction d’œuvres d’art religieuses. Les révolutionnaires s’étaient même demandé s’il fallait anéantir tous les symboles de la tyrannie et de l’ordre ancien. Finalement, bon nombre d’objets ont été sortis des églises pour être nationalisés, “laïcisés”, placés dans des musées ; des châteaux de l’aristocratie, qui symbolisaient pourtant l’oppression, ont peu à peu été visités pour leur qualités esthétiques ou architecturales. C’est d’ailleurs à partir de la Révolution que la notion de patrimoine a commencé à prendre le sens d’un bien collectif.

Cette vision est-elle unanimement partagée ?

Ce processus repose sur la modernité européenne, une certaine idée du progrès, une conception linéaire du temps. C’est donc une affaire essentiellement… occidentale ! Dans les sociétés traditionnelles africaines, le temps est considéré comme cyclique. Puisque ce sont repris, utilisés, et que les rituels reviennent périodiquement, la profondeur historique et le patrimoine matériel n’ont pas vraiment de sens. C’est encore différent en Asie, où l’on privilégie la conservation des savoir-faire à celle des objets – via les “trésors vivants” japonais par exemple, ces personnes certifiées qui préservent les biens culturels immatériel (des connaissances pour construire un temple, un jardin, des poteries, etc.). Ces conceptions ont été pleinement reconnues au niveau international avec l’adoption, en 2003, de la convention de l’Unesco pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, liè à des chants, des danses, des artisanats, des jeux…

Comment expliquer la fascination actuelle des sociétés occidentales pour leur passé ?

Ce phénomène qui date de la fin de XXe siècle se traduit par une acceptation de plus en plus large de la notion de patrimoine (industriel, urbain, gastronomique, etc.), une profusion d’expositions et de nouveaux musées, mais aussi la multiplication des sites et des monuments classés par l’Unesco. La raison tient sans doute aux avancées technologiques, aux crises et aux mouvements migratoires qui accélèrent les changement et bousculent nos sociétés. Alors que celles-ci privilégient davantage l’innovation que la reproduction et les traditions, la fabrique du patrimoine permet, plus que jamais, d’assurer des formes de continuité.

Jean Davallon, Professeur émérite à l’Université d’Avignon et des pays de Vaucluse

Propos recueillis par Franck Daninos

Publié dans Sciences et Avenir – Hors Série, N° 185 Avril / Mai 2016

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