Lʼimpensable miroir – Henryanne DUCHAR

© L' Albero della vita di Gustav Klimt

© L’ Albero della vita di Gustav Klimt

Parler du trangénérationnel signifie aborder lʼHistoire, la chronologie historique et les fréquentes répétitions sur lʼaxe du temps, au sein dʼune même famille, sachant que le croisement avec une autre lignée va ajouter des possibilités de reprises spontanées de conduites ancestrales, dʼune part, et, dʼautre part, la disparition de comportements non-significatifs par et pour les descendants.

Le «miroir», quant à lui, se situe justement au point de jonction des histoires familiales de deux personnes appartenant à des lignées différentes, avant leur rencontre, très souvent inconnues lʼune de lʼautre, donc foncièrement exogames; et pourtant, un jeu de miroir se met en place naturellement entre les deux membres du couple qui semblent se reconnaître par une attirance réciproque, et au-delà: le miroir invisible de leurs réalités spécifiques, mais communes, renforce les liens affectifs.

Prenons lʼexemple dʼun couple que nous appellerons Thérèse et Antoine: étudiants, ils font connaissance à une soirée de faculté ( du sud de la France) où ils sont inscrits à des formations totalement différentes: elle en droit et lui suit des études dʼingénieur. Ils sont de type physique européen: Thérèse est une brunette aux cheveux lisses, à la peau claire et Antoine de type caucasien, grand, blanc…

Ils ont ensemble une particularité quʼils ignorent complètement au moment de leur rencontre: leurs deux parents n’appartiennent pas à la même religion. Le père de Thérèse est musulman et sa mère catholique; pour Etienne, son père est protestant et sa mère catholique. Mais, alors quʼAntoine est protestant comme son père, Thérèse est …catholique comme sa mère!!! La jeune femme poursuit son cheminement en réfléchissant pour quelles raisons, son père, musulman vivant à Tunis, époux dʼune Française, avait fait baptiser ses 5 enfants, aussi bien ses 2 filles que ses 3 garçons!!! En effet, cette situation peut paraître absolument invraisemblable puisque, en pays islamique, les enfants dʼun musulman sont tous obligatoirement musulmans quelque soit la religion de la mère.
Or, dans ce cas-ci, non seulement les 5 enfants de ce couple sont catholiques, mais ils portent de plus des prénoms chrétiens en première place et un prénom arabe en second:Thérèse, Leïla, puis, Marc, Ahmad…. Mais le père de Lorette nʼest pas seul dans cette démarche atypique: en effet, son oncle paternel, marié à une Allemande et résidant à Hambourg, a aussi ses enfants catholiques ainsi que le troisième oncle vivant en France!!!

En suivant sa propre logique, Thérèse entreprit dʼenquêter autour de sa grand-mère paternelle Leïla, lʼorpheline dont personne ne sait rien…sauf quʼelle avait bel et bien un véritable nom de famille quand elle a été placée dans lʼorphelinat tunisien qui lʼavait recueillie: elle portait un patronyme …italien. Soudain, Thérèse se souvient avec stupeur que le grand-père de sa mère avait été mis , en son temps, à lʼAssistance publique: il était le fils dʼune femme célibataire; quand celle -ci se maria, il fut adopté par son conjoint.Mais, à la mort prématurée de son épouse, cet homme le confia à un orphelinat de sa région en France. Ainsi donc, 2 ascendants maternel et paternel, de cette jeune femme avaient été abandonnés dans une institution , à une génération dʼécart; et particularité importante, tous deux avaient une identité connue et légitime. Ils nʼétaient pas nés de parents anonymes, ni laissés au coin dʼune rue…

Tout est possible et on pourrait imaginer que cette petite était la fille dʼun couple italien , vivant en Tunisie, disparu dans des circonstances inconnues, soit lʼenfant dʼun père italien et dʼune mère tunisienne , musulmane…ou autre, soit aussi, le bébé dʼune mère célibataire italienne….Toujours est-il quʼà sa sortie de lʼorphelinat, cette jeune femme est enregistrée musulmane: du fait de son mariage ou avant, nul ne le sait…Mais lʼinsistance «contre culture» du père de Thérèse et de ses oncles paternels, tous tunisiens musulmans, à faire entrer leurs enfants respectifs dans la religion catholique, sans justification, pourrait paraître « délirante» ; et pire, sachant que le changement de religion est interdit par lʼIslam, la mise en danger de la famille était un risque non négligeable.

Cette volonté, hors du sens commun culturel et religieux, devait donc être recherché du côté du transgénérationnel, comme une sorte de « rétablissement» spontané par loyauté familiale à une ancienne réalité ( trahie auparavant pour des raisons inconnues), sous lʼimpulsion dʼune force inconsciente et toute-puissante. Presque comme une reprise du cheminement transgressé, une remise sur le « droit» chemin, après une parenthèse islamique quʼil fallait absolument corriger malgré les risques encourus. Cʼest en découvrant, dans un lot de papiers de famille, le patronyme italien de sa grand-mère paternelle que tout ce comportement atypique du choix religieux sʼéclaire; une recherche sur internet permit à Thérèse de localiser ce nom-là dans la région de Milan.

De plus, selon le principe du balancier, la sœur de Thérèse a épousé un Français dʼorigine maghrébine et musulman. Leurs deux enfants portant des prénoms apparemment passe-partout culturellement, et pourtant…La fille, Camilla, féminin de Kamil signifie Parfaite en arabe, et Alfred, contraction ancienne de Al Farid, lʼUnique: cependant, ils nʼappartiennent à aucune religion, nʼont reçu aucune formation, ni pratique religieuse. Quant aux trois frères de Thérèse, deux ont épousé des Françaises « de souche» à leurs dires!!! et le troisième, célibataire présente de forts troubles dʼidentité…

Thérèse a donc découvert, et le «miroir» parental , et le pouvoir du transgénérationnel» qui a construit sa famille franco-tunisienne, a fait ce quʼelle est aujourd’hui et lui a permis de donner un sens plus clair à ses propres choix: contrairement à sa sœur, Thérèse avait eu la volonté affirmée de faire baptiser ses enfants dans la religion catholique ( et non protestante comme son mari), toujours sans arguments pertinents à lʼépoque, comme sʼil sʼagissait dʼune obligation impulsive, dʼune sorte dʼévidence inexplicable. Elle comprend maintenant que cʼest la loyauté envers ces ancêtres français et italiens qui a renforcé sa détermination.

Quant à Antoine, historiquement, depuis plus dʼun siècle, sa famille paternelle a une «passion» scientifique pour les pays de la Méditerranée du sud, le Sahara, les Touaregs…Mais quand le jeune homme sʼintéresse à Thérèse, il ne sait absolument pas que son père est tunisien, dʼautant quʼelle porte un prénom bien francophone et chrétien; de plus, lʼapparence physique de la jeune femme nʼévoque pas du tout une ascendance maghrébine. Lorsque Antoine apprend les origines de Thérèse, il nʼa aucune réaction négative, ni même une réticence à ce propos. Ils firent un mariage religieux dans une église catholique sans problème, juste avec une dispense de lʼévêché. De plus, tous deux nʼont aucune difficulté à se déplacer pour leur profession respective dans divers pays étrangers, notamment au Maghreb et au Machreck, aptitude facilitant grandement leurs carrières.

Mais le «miroir» renvoie aussi à des évènements familiaux plus sombres, des secrets à cacher pour se protéger de la honte qui en surgirait. Les situations évidentes en miroir entre les familles de Thérèse et celle dʼAntoine, poussa la jeune femme à chercher dans la sienne les mêmes drames que ceux connus dans celle de son mari, enracinée dans la France profonde.
Particulièrement les abus sexuels incestueux sur mineur, y compris homosexuels, puisque ce type de comportement abusif circulait sur plusieurs générations de lʼhistoire familiale dʼAntoine; au bout de 2ans de recherches, après avoir déployé des trésors dʼhabileté, Thérèse finit par découvrir ce que tous lui avaient caché, à elle , la benjamine: le viol, en Tunisie, dʼun de ses frères par un cousin paternel, en toute impunité. Par la même occasion, elle remarqua que dans leurs deux lignées respectives, à son mari et à elle-même, les mariages entre cousins-cousines étaient largement admis «culturellement»…Et, dans un tout autre domaine, Elle observe aussi lʼhabitude partagée par lʼensemble des deux parentèles: la fréquentation assidue des voyantes et devins en tout genre, quelque soit leur religion ou/et leur rite dʼappartenance.

La démarche de Thérèse montre à quel point la volonté de comprendre, la combattivité pour savoir la vérité, la pugnacité pour aller au presque-bout de lʼenquête familiale sont des qualités dont bon nombre de personnes ne disposent pas. Et malgré tout ce déploiement dʼénergie, la présence dʼun ou dʼune professionnel (le)en relations humaines balise ce travail si profond, au côté des hommes et des femmes en recherche de…l’incompréhensible, de lʼindicible familial…

POUR ALLER PLUS LOIN… A LIRE ENTRE AUTRES…

ANCELIN SCHÜTZENBERGER Anne : toute son œuvre

GAULEJAC Vincent de ,

Les sources de la honte, Desclée de Brouwer, Paris,1996

Lʼhistoire en héritage, Desclée de Brouwer, Paris, 2000

TISSERON Serge,

Tintin chez psychanalyste, Aubier-Archimbaud, Paris, 1985

Tintin et les secrets de famille, Seguier, Paris,1992

La honte, psychanalyse dʼun lien social,Dunod, Paris, 1992

Nos secrets de famille. Histoire et mode dʼemploi, Ramsay, Paris 1999


 

Henryanne DUCHAR

Bordelaise de 65 ans, Henryanne DUCHAR (pseudonyme) a fait toute sa carrière de professeur universitaire à l’étranger, dans une zone du monde en permanence sous hautes tensions.

Passionnée d’histoire ancienne, d’anthropologie culturelle et religieuse, d’ethnologie régionale, la psychologie transgénérationnelle…H. DUCHAR a commencé son parcours à l’âge de 9 ans, en essayant de décrypter le nom du … chat que son père avait adopté. Aucune réponse n’étant satisfaisante, elle poursuivit cette recherche, tournée vers le passé pour comprendre comment et pourquoi un nom de chat peut se transmettre sur plusieurs siècles… Et ce, pendant 10 ans et elle aboutit enfin à la solution au cours d’un voyage.

Le nom de ce chat fut son fil d’Ariane……..


Droits d’auteur

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Un commentaire

  1. Bonjour,

    Avez vous écrit un livre tiré de cet article. Quels sont les ouvrages que vous avez écrits, je suis très intéressée.
    Bien cordialement
    Françoise AUBIN

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