LA CULTURE DANS LA PSYCHOSOMATIQUE RELATIONNELLE AU LIBAN – Docteur JOËLLE HAROUN

Le langage dans différentes cultures actuelles, et depuis les temps les plus reculés, consacre, selon les us et les coutumes, de très nombreuses expressions aux réactions corporelles face à une situation difficile, complexe et douloureuse affectivement. Les traditions orales liées à la verbalisation des phénomènes physiques dus à une expérience relationnelle sans issue ont perduré ; ainsi, on relève, en arabe comme en français, différentes formules qui expriment cet état de fait : « ça me fait mal au ventre ; je ne peux pas le digérer ; j’en ai plein le dos… »

La dernière phrase si courante : « cette histoire me rend malade » démontre bien que beaucoup de personnes exposent grâce à elle, l’intuition du lien entre leur maladie et un contexte perçu comme insoluble, une impasse relationnelle engendrée par une incapacité à résoudre les obstacles de leur vécu, un échec après des tentatives répétées d’adaptation. Depuis le VIIIème colloque international de mai 2004 à Beyrouth, l’équipe du Liban a orienté son travail vers la psychosomatique, particulièrement dans le sens des recherches du Professeur Sami-Ali : nos activités nous ont permis de constater que les impasses relationnelles ont aussi une connotation culturelle très importantes, face aux pressions familiales et sociales dictant les exigences collectives libanaises sur les individus et entraînant l’apparition de pathologies médicales diverses; d’autre part, nous avons également remarqué différentes sorties d’impasses dont la clé, vers la vie ou vers la mort, réside dans l’exploitation spontanée et inconsciente de leur maladie elle-même par les patients suivis régulièrement.

Le cas de FOUAD : jeune homme de 19 ans dont les parents s’inquiètent de son manque de concentration, de son agitation physique ; son père réagit et prend l’initiative de m’en parler car son fils a réussi de justesse son baccalauréat et qu’il anticipe un échec au concours de fin de la première année de médecine ; cette crainte est renforcée par le fait que Fouad est sous traitement pour une épilepsie apparue en classe de 3ème, l’année du brevet, à l’âge d’environ 15 ans. Le jeune étudiant m’explique qu’il n’arrive à se focaliser sur son travail que par tranches de 30 mn maximum, particulièrement lors des cours magistraux ; par contre, les TD et les TP qu’il considère « interactifs » retiennent une attention très soutenue de sa part. Il dit avoir le sentiment très fort d’une incapacité à exercer sa volonté et à se maîtriser.

Fouad donne un exemple courant : il ne supporte pas « qu’on le prenne par surprise pour le taquiner », et il a des réactions violentes avec jets d’objets contre son frère adolescent et même contre la femme de ménage. Il estime que son contrôle « est encore parfait », mais se pose la question « jusqu’à quand ? » car il s’inquiète des débordements possibles en public si certains agissent par jeu comme son frère !…

Le jeune homme ressent une profonde colère intérieure, « en lui, contre lui » précise-t-il qu’il attribue à une histoire ancienne dont il n’a jamais parlé à personne et qui a eu des conséquences dramatiques sur toute sa vie, selon lui. Il avait pensé que le temps allait tout effacer, mais au contraire, il se rend compte que ces évènements non-dits sont « envahissants d’une façon imprévisible et incontrôlable ».

Finalement, Fouad raconte des agressions sexuelles pédophiles répétées autour de ses 10 ans, par son professeur de leçons particulières ; c’est sa mère qui a renvoyé l’enseignant lorsqu’elle découvrit celui-ci torse nu avec son fils dans une attitude équivoque, alors qu’elle était rentrée plus tôt que prévu du travail.

Suites aux questions directes de sa mère, Fouad a refusé de parler et a nié farouchement quoique ce soit afin de conserver intacte son image familiale. Pour les parents, l’incident est clos, mais pour l’enfant, les problèmes commencent : il insiste sur le fait que sa puberté précoce a débuté à cause de « ça », puis une pratique masturbatoire intensive, seul ou avec un copain. Il reconnaît que jusqu’à ce jour, il a des difficultés dans ses relations avec les filles et il confie avoir eu des rapports homosexuels au moment de l’adolescence. ; Fouad est convaincu qu’il y a un lien aussi avec ses refus injustifiés d’être chef scout, alors qu’il aurait dû avoir ce statut depuis longtemps : « J’ai peur d’être le plus fort, d’avoir le pouvoir et de l’autorité sur les autres garçons. »

De plus, malgré toutes ses activités sportives et culturelles, Fouad se sent presque toujours tendu et ne connaît pas d’autres de détente efficace que la masturbation et la musique « qui le transporte ailleurs ». Il reprend encore l’idée de son angoisse de ne pas avoir de détermination : il l’attribue maintenant au fait de son incapacité à refuser la relation avec cet adulte pédophile, et depuis, il a l’impression qu’il lui est impossible de faire fonctionner sa volonté personnelle. Il s’est senti piégé d’autant plus qu’en laissant faire son agresseur, il avait le sentiment de protéger son petit frère car il craignait que l’homme s’approche de celui-ci. Par conséquent, ni la fuite, ni l’attaque sont envisageables pour lui, et il se réfugie dans des rêveries : son imaginaire travaillait et travaille encore essentiellement autour du thème du super héros « combattant et terrassant un dragon avec son épée comme sur les peintures représentant Saint Michel et Saint Georges »

Suite au troisième entretien, Fouad se sent beaucoup mieux au point où il reprend sa guitare qu’il avait abandonnée depuis 3 ans, après son premier épisode d’épilepsie et il passe ses partiels sans stress. Et, il rapporte un rêve : « Une petite fille en robe blanche est avec un homme; il la prend par la main et elle devient instantanément une femme adulte à épouser ». Fouad explique spontanément son rêve en commençant par la robe blanche : « C’est la pureté, avant et après ; elle est devenue une femme dès que l’homme l’a touchée : le passage est immédiat ». Il ajoute qu’il n’a pas vu un acte sexuel, mais qu’il le suppose puisqu’ « elle a grandi sur le coup ». Il complète en parlant de l’apparence de la fillette, « brune comme lui » ; après un interminable silence, il conclut : « La fillette, c’est moi. Il lui est arrivé la même chose qu’à moi, (encore un long arrêt) ; je ne sais pas si je peux dire ça, mais c’est moi en fille ». Il est au bord des larmes et poursuit au bout d’un moment : « quand j’étais avec mon copain… plus tard, à l’adolescence, j’avais le rôle de l’homme, mais je ne suis pas sûr…car je ne suis pas sûr… Et avec les filles, elles veulent toujours être amies avec moi, fraternelles, mais jamais rien de plus. Je demande souvent pourquoi ; cela doit être lié …à mon histoire… ».

Soudain, l’atteinte de son identité sexuelle lui paraît de toute évidence en relation directe avec les abus répétés ; quant à sa première crise d’épilepsie, il constate qu’elle était survenue à moment de stress scolaire (brevet), à l’énorme sentiment de culpabilité, conséquence de sa relation avec un camarade, paralysant sa pensée et son travail intellectuel. Fouad dit « commencer à oublier de prendre son médicament sans que ses parents s’en aperçoivent alors que la boîte trône sur la table de la cuisine ».

Après un mois et demi sans visite, et ni même sans appel, Fouad réapparaît, souriant, les yeux pétillants et raconte sur un ton jovial qu’il s’est retrouvé à l’hôpital avec …5 crises d’épilepsie d’affilé ! :la 1ère, chez lui ; la 2ème, toujours chez lui, mais il révèle à ses parents les abus dont il a été victime ; la 3ème, dans la voiture quand ses parents le conduisaient aux urgences ; la 4ème, en y arrivant, tout en leur interdisant de divulguer son histoire, et la 5ème, dans la salle d’accueil des urgences pour s’assurer de leur silence.

Toujours avec le sourire de quelqu’un qui vient de jouer un bon tour, Fouad poursuit en expliquant que sa série spectaculaire de crises lui avait permis de dire les agressions du passé, mais aussi d’exprimer clairement l’interdiction d’en parler au dehors car la société a habituellement une attitude de dévalorisation, de marginalisation, voire de rejet massif des personnes abusées, garçons ou filles ; il ne veut pas passer « pour un pédé ». Maintenant, il se sent soulagé, libéré et heureux d’avoir réussi à exprimer la cause de son malaise permanent que ses parents mettaient sur le compte de l’épilepsie. Il pense également que « ce casse-tête », ce dilemme dire- se taire dans lequel il se sentait piégé, a disparu et sa maladie avec, même s’il prend encore son traitement pour ne pas inquiéter sa famille. A propos de ses 5 crises d’épilepsie, le jeune homme a profondément le sentiment d’une mise en scène produite involontairement, spontanément « pour pouvoir dire ». Sa maladie lui semble maintenant être apparue au moment de l’adolescence où il se posait « trop de questions sur la sexualité et les relations, et que sa tête allait exploser ».

Finalement, 2 attitudes de Fouad sont nettement perceptibles : la détente et la jovialité d’avoir enfin pu révéler son histoire à ses parents en les agressant, simultanément par ses crises, et en les culpabilisant pour l’erreur du choix de cet enseignant. Renforcée par la position ambiguë de la société libanaise vis-à-vis des abus sexuels qui culpabilisent immanquablement la victime quelque soit son sexe et son âge, la loi du silence du garçonnet violenté avait enfermé Fouad dans une impasse relationnelle familiale dont la conséquence fut l’apparition de l’épilepsie de ses 15 ans ; 4 ans plus tard, cette pathologie même, lui permit de trouver une issue vers la sortie de l’impasse.

L’enchaînement agressions- impasse- maladie- résolution et sortie de l’impasse par le biais même de cette maladie va se reproduire de façon pratiquement identique avec SAMIRA, mais avec comme point de départ une série de pressions convergentes.

Samira a 55 ans lorsqu’en mai 2006, elle est emmenée aux urgences pour des douleurs insupportables à l’abdomen : inflammation et infection des diverticules intestinaux avec éclatements de plusieurs poches de pus sont alors diagnostiquées. Après 5 jours de traitement antibiotique intensif, les médecins décident de pratiquer des incisions dans les pochons de pus restants, y posant des drains. Samira rentre chez elle avec tout son harnachement thérapeutique pour 2 semaines. A ce moment, je rencontre la malade pour la 3ème fois, toujours sur l’insistance de sa famille et amis : elle porte une longue chemise de nuit de laquelle dépasse drains et pochettes en plastiques et marche avec difficulté vers son fauteuil. Visiblement, Samira souffre encore et son apparence est peu avenante.

Pourtant, son sourire est en totale contradiction avec la perception objective que j’en ai, mais je constate cependant un mieux évident que je lui communique. Elle me répond immédiatement : « Je suis soulagée » et poursuit aussitôt, « j’ai réussi à m’en sortir enfin ! ». Suite à mon « certainement », elle se lance dans un long monologue explicatif :

« Nadim (son mari) sera à la retraite après la 2ème session des examens à la fac, donc en septembre octobre, et je ne supportais pas l’idée qu’il allait passer toutes ses journées seul à la maison pendant que j’irai travailler, et pour 6 ans encore. Et puis, j’ai commencé à entendre des réflexions doucereuses ou carrément désobligeantes de la part de ma famille, de mes collègues et de mon entourage plus large qui disent et argumentent le fait qu’une femme ne laisse pas son époux sans s’occuper de lui : cela ne se fait pas dans notre société ; je me sentais jugée et j’étais très culpabilisée. En prévision, de cette situation inadmissible, pendant 2 ans, j’ai tenté de négocier avec mon patron une réduction de mon temps de travail ; comme je suis assistante de direction dans un très grand organisme international, je pensais que j’obtiendrais facilement satisfaction. Et bien ! Rien à faire ! Il n’a rien voulu entendre. Pourtant, pendant ces 2 années, j’ai imaginé toutes les solutions possibles : diminuer de 2h mon horaire journalier pour faire une demie- journée, proposer la formation de la personne qui ferait le complément et qui me remplacerait plus tard…

Finalement, j’ai épuisé toutes les ressources de mon imagination pour régler ce problème et, depuis quelques temps, je me sentais de plus en plus fatiguée et le travail devenait de plus en plus pesant. Je crois que je préparais ma maladie sans le savoir… Ce que j’ai eu là, je ne le souhaite à personne ; c’était horrible ces douleurs! Heureusement, maintenant, je vais beaucoup mieux : encore 10 jours avec tout ce matériel : ils referment les petites ouvertures et c’est terminé. Mais ; ce qui me rassure vraiment c’est que grâce à ma maladie, j’ai pu me permettre de poser directement ma demande de retraite anticipée ; tant pis pour eux ! Ils se retrouvent sans personne de formée pour prendre ma place…Je suis reposée de ne plus avoir à réfléchir à ce problème insoluble avant : c’est réglé, définitivement… mais après quoi !… »

Ayant reformulé l’idée que sa maladie lui avait permis d’imposer une solution catégorique, irréversible et non négociable, Samira réfléchit un moment et…éclate de rire, réjouie : « C’est exactement cela ! Absolument ça ! Je viens de réaliser que j’étais piégée et que je n’aurais pas pu m’en sortir autrement, puisque j’avais tout essayé. Mais, c’est incroyable tout de même…J’aurais dû le savoir toute seule… »

Samira commence alors à raconter une histoire de son adolescence au cours de laquelle sa mère et ses tantes discutaient d’une cousine emportée par le cancer en 6 mois, et sa mère faisait toujours le même commentaire : « Elle n’avait pas le choix pour sortir de la vie infernale que lui menait son mari. ». « Sauf qu’elle, elle a choisi de mourir pour régler son problème, et que, moi, au contraire, c’était pour vivre mieux selon mes projets avec mon mari et de profiter de mes petits-enfants. Je n’en reviens pas » ajoute-t-elle avec un sourire radieux. « Je sais que je vais complètement guérir de cette affaire ! »

Et, effectivement, Samira se rétablit beaucoup plus vite que prévu par les médecins, sa réaction aux traitements étant considérée pas eux comme excellente. La prise de conscience soudaine du lien entre sa maladie et l’impasse vécue durant les 2 dernières années par son travail et avec son entourage, et de l’utilisation concrète de sa pathologie pour en sortir, semble bien avoir accéléré le processus de guérison de Samira. En tout cas, elle-même en est profondément convaincue et se sent désormais, apaisée et sereine.

Par conséquent, pour rester en accord avec ses sentiments, mais aussi son éducation et les règles de la culture libanaise, Samira s’est battue pour obtenir l’organisation qu’elle se devait de mettre en place, affectivement et socialement ; malgré tous ses efforts, elle restait sur un échec permanent qui la précipita dans l’impasse, puis la maladie et, enfin, vers la sortie de cette impasse grâce à sa pathologie devenue le moyen de résoudre son problème, et d’atteindre ainsi la guérison. Pourtant, comme le faisait remarquer très justement Samira, toutes les issues ne sont pas toujours positives et peuvent même conduire à la mort pour fuir la vie.

Tel est le cas de Mr CHADI qui, à presque 60 ans, est atteint d’un cancer des os juste 2 mois après le mariage de son fils aîné, Wissam, union à laquelle il n’avait pas donné véritablement son accord ; en effet, beaucoup de points ne le satisfaisaient pas, pire, le plongeaient même dans un très grand embarras, voire la honte de par son incapacité à suivre les conventions sociales, touchant ainsi à la perception de son image par lui-même et à son estime de soi, mais également vis-à-vis de son entourage proche ou plus éloigné. Ce qui le dérangeait au plus haut point, c’était le fait que les normes culturelles de convenances n’avaient pu être respectées.

Certes, Wissam et Rana s’étaient rencontrés à l’université dans la même formation en gestion ; la jeune femme travaille ensuite dans une grande banque internationale, tandis que Wissam se contente d’aider à l’ensachement des grains (pignons, pistaches, amandes…) dans l’échoppe paternelle et de les distribuer dans divers supermarchés. Le niveau économique des 2 familles est très différent : Mr Chadi est resté un petit épicier spécialisé et la parenté de Rana s’est enrichie pendant la guerre : la disparité financière lui paraît un gouffre. Au quotidien, Mr Chadi donne à son fils l’argent dont il a besoin, mais pas un vrai salaire, et puis, même avec des efforts, il n’aurait pu louer un appartement que dans leur modeste quartier ; et, il n’était pas possible de penser à un achat.

De ce fait, la famille de la mariée décide d’acquérir et d’offrir un logement de 200 m² à leur fille, en son nom, et dans un endroit résidentiel correspondant à leur milieu actuel. Ainsi, Wissam allait donc « vivre chez sa femme », sous son toit à elle, transgression sociale inadmissible qui plongeait toute la famille de Mr Chadi pratiquement dans le déshonneur car il n’était pas à la hauteur ; cet homme est alors définitivement convaincu de sa déchéance, de sa nullité et de son inutilité car rien ne se passe comme il le faut, selon les règles traditionnelles, de son point de vue.

Lui, il avait épousé, selon la coutume, sa cousine germaine, mais maternelle et pas paternelle, vu les relations désastreuses qu’il avait avec son propre père ; il valait mieux pour lui rester dans la lignée utérine, plus sécurisante. Bien que l’aîné de 4 enfants, il avait toujours été en conflit avec son père pour tout, même pour les études qu’il avait arrêté après une dispute mémorable entre eux pendant l’année de la classe de 3ème, alors que ses frères et sa soeur avaient tous fait des formations supérieures (professeur de sciences, commerce import-export et sage-femme). De plus, il considérait fortement que son frère, le 2ème fils était l’ « aîné de cœur du père » et la mort de ce dernier le jour de l’anniversaire de ce 2èmè fils le conforta dans sa croyance : la date de ce décès désignait le 2ème fils comme « l’héritier du pouvoir familial et social désigné par le père et investi dans une fonction patriarcale à sa place » Telle était la conviction intérieure de Mr Chadi, et il aurait préféré que son fils refuse en bloc les conditions de ce mariage qui rabaissait sa famille ; mais, il était le seul à s’ inquiéter de cela et il ne savait quels arguments employer pour faire changer son fils d’avis. La société semblait avoir évolué sans lui et c’est lui qui se trouvait obligé de se conformer aux nouvelles réglementations édictées par les autres : ou plutôt, il fit semblant de s’y conformer car il se sentait piégé dans un monde qui avait changé, qu’il ne reconnaissait plus et contre lequel il ne pouvait rien tant il était désadapté, même pas dire ses désaccords et ses refus. L’impasse totale.

Mr Chadi développa avec une rapidité foudroyante un cancer des os, donc du squelette, de ce qui maintient debout : dans la culture libanaise et arabe en général, le fils aîné est considéré comme l’ossature de la famille, ce qu’il n’a jamais été et que, définitivement, il ne pourra être puisque les noces de son fils, et son fils même lui échappent. Exactement un an après le début de son cancer, Mr Chadi mourut, précisément le jour de l’anniversaire de sa nièce, l’aînée des enfants du frère préféré du père, laissant supposer à son tour, qu’il transmettait un message particulier à cette jeune femme. Voulait-il signifier la reconnaissance du pouvoir des filles issues du frère pour lequel il avait été évincé ou/et considérait-il n’avoir eu qu’un statut « féminin » de fils castré par le père, se retrouvant ainsi au même niveau symbolique que sa nièce?

La pression familiale actuelle et le respect de Mr Chadi pour les traditions socioculturelles libanaises se sont télescopées et ont produit une impasse magistrale de laquelle cet homme n’a pu sortir que par le passage par son cancer des os ; puis, comme aucune autre issue n’était plus « convenable » que sa disparition, il s’est laissé glisser, sans lutte, vers la mort.

KARIM est un jeune homme de 28 ans, ingénieur en informatique, qui vient consulter notre collègue, Mary FARES, car il souffrait de douleur musculaire au niveau du bras gauche ou/et de la jambe gauche : il s’en trouvait handicapé pour un moment, au point qu’il dit : « je ne sentais plus mon côté gauche ». Et même quand la douleur disparaissait, Karim continuait à se sentir mal en ayant peur de mourir. Il attend que ses parents le conduisent chez le médecin.

De plus, il présente une myopie, apparue à l’âge de 14 ans, dont il n’arrive pas à savoir au juste le degré ; tout ceci lui cause des problèmes d’ordre relationnel et une phobie de tomber malade. Nous sommes en septembre.

Dans sa fratrie, il est le cadet entre deux frères et une sœur. Ses parents sont toujours vivants, et, comme la plupart des jeunes gens libanais, il est dans l’obligation sociale et culturelle de partager la maison familiale. Cependant, Karim rêve de la quitter et vivre indépendant car il s’y sent mal à l’aise depuis toujours, comme « un citoyen du deuxième degré ». Il a été élevé et éduqué dans la peur de prendre des initiatives, dans la crainte de l’affirmation de soi, dans la certitude que les autres sont mauvais, mais avec l’injonction de leur faire plaisir, même aux dépens de la logique des choses et au détriment de son bonheur personnel. En famille, pas d’espace privé pour l’individu, au sens propre comme au sens figuré. Et, il ne faut pas gaspiller. Karim est donc dans une situation d’impasse familiale renforcée par les coutumes du pays et, ses douleurs musculaires et sa myopie en semblent la conséquence.

Trois mois après le début de la prise en charge, il dit qu’il a pu vivre et travailler quatre jours de suite sans lunettes, que l’idée de les retirer lui est venue suite à un mal de tête, qu’il les a enlevées pour se frotter les yeux et il a constaté qu’il voyait mieux sans elles. A travers les séances, Karim découvre qu’il concevait les relations sous un seul angle, celui de la non distanciation. N’est une bonne relation que celle qui « colle » à l’autre, et toute distance entre partenaire est vécue comme punition et abandon. De caractère obsessionnel, élevé dans l’adaptatif, Karim aspire à la perfection en suivant le modèle le plus difficile dans lequel la joie de vivre est synonyme de légèreté, de manque de responsabilité et donc comme entrave au but final ; la règle familiale est de commencer à vivre après avoir accompli l’obligation de réussir « sérieusement ». Cette difficulté relationnelle ne s’arrête pas au niveau personnel, mais s’étend au professionnel, Karim étant incapable de donner libre cours à sa créativité pour ne pas « contrarier » son supérieur, incapable de se différencier même s’il possède mille et une idées pour faire avancer le travail.

Karim avait peur de perdre son poste s’il ne collait pas aux idées du directeur.

Karim se rappelle que même avant de devenir myope, il ne pouvait pas supporter un face à face, il ne regardait pas les autres bien droit dans les yeux parce qu’il sentait qu’il devait « se couper la vue », selon sa propre expression. Son frère aîné se prenait pour son père et le frappait pour l’éduquer ; le benjamin était dorloté et la jalousie interdite. Aux yeux de se parents, il n’a pas encore accédé à la virilité, il n’est pas encore devenu un homme.

Un autre point à relever, le jeune homme ne faisait pas de rêve, jusqu’au jour où le premier rêve apparaît : « j’ai vu que j’avais un contact physique avec des filles et la police militaire est venue, je ne me suis pas enfui, je n’étais pas fautif ». C’était à la mi-décembre et depuis, il continue à rêver et porte de moins en moins ses lunettes ; l’ophtalmologue lui assure que les degrés sont en baisse continue.

En février, Karim me propose de lire ce qu’il a écrit : il s’adresse à lui-même, de l’adulte à l’enfant mal aimé qu’il assure de son soutien. Karim se sent assez fort pour se prendre en charge et opérer des changements qui le sécurisent et le poussent à créer la distance lui permettant d’être lui-même, différent des autres, et grâce à cette existence différenciée, pouvoir rentrer dans des relations gratifiantes. A partir de ce moment, il n’arrêtera pas de s’écrire.

En mars, il demande à sa mère de la materner de nouveau ; le 9 mars il mène avec son père une discussion où se mêlent l’analyse et l’expression franche : son père lui montre enfin qu’il le comprend à demi-mot, qu’il l’apprécie et lui fait confiance. En avril, Karim se rappelle une phrase dite dans l’une des séances : « l’impasse c’est quand on n’imagine plus de solution », et il révèle que la foi dans la force des paroles du Pape lui donnent la certitude de pouvoir opérer les changements désirés. Il dit aussi que c’est tellement réconfortant de savoir que quelqu’un sache son histoire et, sans être jugé, chemine avec pour aboutir au meilleur de soi-même ; en faisant allusion à la relation thérapeutique et à la présence de Mary dans son histoire personnelle.

Il a toujours attendu le salut de l’extérieur, de l’autre, sans oser penser qu’il pouvait contribuer à son propre bonheur et le rendre réel. Il arrive maintenant à changer la disposition des meubles à la maison pour avoir son coin, s’achète de nouveaux habits, fixe un rendez-vous avec un médecin et se soigne. En juillet 2007, il découvre qu’il écrit mieux avec la main gauche ; personne ne savait ou ne se rappelait qu’il avait été gaucher, sûrement contrarié. En août, il reçoit, étudie et accepte une offre d’emploi en Amérique Centrale. Il gère sa peur des distances, de l’autonomie et de la différence. Les lunettes sont un souvenir lointain. Il sait qu’il n’a pas tout réglé, mais il ose essayer. Il vit depuis en Amérique loin de sa famille dont il s’est libéré avec satisfaction.

Après ces quelques cas individuels qui montrent l’enchaînement systématique à partir des pressions familiales, sociales, culturelles et religieuses, vers l’impasse relationnelle, la maladie et la sortie de cette impasse par le biais de cet état pathologique, l’équipe du Liban tient à partager avec vous, l’expérience d’une réalité destructrice à laquelle la population libanaise dans son ensemble a tenté de faire face en juillet-août 2006, et ce, à notre corps défendant, et c’est bien le moment et le lieu de le dire.

Comme vous le savez, au cours de l’été dernier, pendant un mois entier, les habitants su sud du pays ont été confrontés à une guerre d’une extrême violence et 500 000 personnes environ ont fui les bombardements aériens massifs et l’infanterie de l’armée israélienne et tous ces gens remontèrent vers le centre et même le nord du Liban. Je rappelle juste que la taille du Liban correspond à peu de choses près au département de la Gironde. Donc, les déplacés s’installent au fur et à mesure des places disponibles, essentiellement dans les établissements scolaires et universitaires, majoritairement. Un groupe de 300 familles arrivent à 120km environ de chez eux, dans la région du Koura, montagne entre Byblos et Tripoli.

En tant que responsable national de la Croix Rouge, un de nos jeunes collègues, Michel HAJJI fait aussitôt le bilan de la situation pour le Haut Comité aux Réfugiés de cette organisation ; presque immédiatement, il s’aperçoit que les demandes matérielles (nourriture, couchage, vêtements) ne sont pas une priorité pour ces personnes : en réalité, toutes les familles parlent de maladies. Il décide de répertorier systématiquement les pathologies médicales de chacun des membres de tous les foyers, à sa charge, en pensant à une possible recherche ultérieure.

Ainsi, les relevés systématiques montrent que la guerre, et plus spécifiquement, la fuite avec l’abandon des individus âgés sur place, la mort ou la disparition de proches, et la perte des biens ont entraîné les réfugiés dans une impasse incommensurable déclenchant des maladies qu’ils affirment eux-mêmes être nouvelles; quelques- uns, rarement, parlent de retour des symptômes de pathologies anciennes, bien connues par eux. A titre d’exemple, c’est sur uniquement 5 familles prises au hasard, comprenant un total de 36 personnes, que la liste suivante a été faite:

– Tachycardies

– Hyperthyroïdie

– Diarrhées ; maux de ventre diffus

– Inflammations cutanées ; hypersensibilité de la peau ; champignons

– Hypertension artérielle

– Arthrites ; douleurs articulaires

– Fatigue immense

– Troubles respiratoires ; laryngites et angines

– Maux de dents

– Poussées de fièvre

– Problèmes avec les femmes enceintes (œdèmes,…) ; accouchement immédiat

– Perte de conscience.

On remarque que les sphères corporelles touchées correspondent à divers domaines de spécialités médicales : la cardiologie, la pneumologie, la dermatologie, l’obstétrique et l’ORL. Or, Michel a constaté que, dans chaque famille, peu d’individus ont été épargnés. 2 cas de figures sont constants quant aux personnes saines : il s’agit des enfants de moins de 10 ans ou d’un adulte par foyer. Ce dernier devient de ce fait, le porte-parole, l’intermédiaire de toutes les demandes d’aide, en priorité médicales, puis matérielles, au nom du groupe familial ; il est alors le responsable technique de toutes les démarches : il est investi de ce rôle par les membres malades. Cette position très valorisante est fondée sur le maintien de l’état de bonne santé de ce délégué : « il en faut bien un qui tienne le coup face à l’adversité», pensent-ils.

Par contre, quand ce sont les parents qui sont malades et les enfants pas du tout, les adultes se trouvent dans l’obligation de demander directement aides et protection pour leurs enfants, et les soins pour eux-mêmes afin d’être en mesure d’assumer leurs charges parentales. Apparemment, les jeunes enfants somatisent peu car ils paraissent ne pas comprendre vraiment les enjeux de l’exode forcé de leur famille et de leurs proches. Installés dans des écoles, le lieu ne leur est pas inconnu, ni angoissant : ils sont « presque en centres de vacances ».

Les pathologies diverses selon les différents membres de chaque famille, sont toutes issues de l’impasse monumentale découlant du vécu collectif imposé par la violence guerrière ; les réfugiés mettent en avant leurs besoins médicaux pour recevoir en sus, tous les types d’aides nécessaires. L’impasse a été d’autant renforcée que cette population déplacée est de confession chiite et devait effectivement demander du secours aux habitants d’une zone exclusivement chrétienne ; les maladies ont donc permis de prendre contact, de parler au départ des problèmes du vécu psychosomatique, puis du quotidien, tout en conservant la dignité et la fierté naturelles des déplacés : leurs pathologies sont ainsi devenues un vecteur, une clé de communication inter-communautaire incontestable et efficace.

Quant aux Libanais qui n’ont pas été directement victimes de ce dernier conflit, beaucoup ont subi une réactivation massive des angoisses de la guerre précédente (1975 à 1991) et ont éprouvé un sentiment d’effondrement, proche de la dépression, selon leurs propres termes. D’autre part, la population a mis près de 6 mois à réaliser les conséquences évidentes et directes sur le plan économique, mais surtout, les effets imprévisibles, particulièrement « épouvantables » dans le domaine de la politique locale, achevant de traumatiser l’ensemble des Libanais, les conduisant, de ce fait, dans une impasse, pour ainsi dire collective, car l’inimaginable, l’indicible se produisit : les 2 grands blocs confessionnels se sont divisés en 2 et se sont regroupés par moitié, « dans des alliances contre nature » selon le sentiment de certains ; en effet, une bonne partie des citoyens n’arrivent pas à assimiler cet état de fait, ni même à comprendre qu’une telle situation aie pu de produire. Pour être plus claire, la population chrétienne s’est divisée en deux: une partie rejoignant le groupes des Chiites, et l’autre faisant allégeance aux Sunnites…

Le “coup” et le “coût” se révèlen t beaucoup trop lours pour certains. C’était, et c’est plus que ce qu’ils ne pouvaient supporter. Aussi, à partir janvier 2007, la population est touchée par diverses pathologies de masse, comme une épidémie de grippe particulièrement virulente dont les malades mettent près de 2 mois à remettre, avec une fréquence massive d’hospitalisations pour troubles respiratoires sévères, des angines interminables doublées ou non de laryngites…, on pourrait dire que la sensation d’étouffement et l’incapacité à pouvoir le dire dans un contexte où tout un chacun est dans les mêmes conditions dominent le vécu de tous ; enfin, les crises cardiaques se multiplient chez les hommes adultes, des moins de 50 ans jusqu’à bien au-delà. L’enchaînement des enterrements est impressionnant…

En ce qui concerne les personnes de plus de 70 ans, elles n’arrivent plus à concevoir qu’un arrangement de ce genre se soit réalisé effectivement, les plongeant dans l’impasse ; les pathologies médicales dues à leur âge s’additionnent subitement sur un même patient qui présente alors un cumul de maladies, dont l’unique issue pour beaucoup est « un glissement » vers une fin de vie immédiate. Seule la combativité des proches et la volonté de leurs familles respectives vont encore maintenir en vie les patients âgés.

On peut dire que les Libanais qui ont réussi à prendre une décision, à faire un choix dans l’adhésion des idées ne sont pas entrés dans l’impasse ainsi que tous ceux qui se sont détournés délibérément de tout intérêt pour la politique et ses conséquences.

CONCLUSION

Au Liban, la recherche psychosomatique jumelée au travail en anthropologie culturelle et religieuse permet une approche originale dans ce domaine, particulièrement sur l’origine de l’impasse relationnelle dans un contexte où la société, la religion et la politique, relayées par la famille et par les institutions scolaires, exercent un pouvoir pesant par des pressions permanentes sur l’individu, précipitant ce dernier dans la maladie.

Notre expérience de la psychosomatique sur le terrain révèle cet impact puissant que l’on ne peut pas se permettre d’ignorer. Fouad, Samira, Chadi et Karim en sont un petit exemple sachant que, pour la population libanaise dans son ensemble, la soumission individuelle ou/et collective aux règles sociales, aux normes, aux coutumes restent une obligation dont la transgression aurait des conséquences parfaitement identifiées par chacun, catapultant ainsi beaucoup de gens dans l’impasse. D’autre part, quand ce sont ces mêmes règlements qui changent brusquement, qui évoluent spontanément sans préparation, d’autres individus se sentent trahis, piégés et menés également vers l’impasse personnelle ou/ et groupale, à leur tour.

Dans les 2 cas de figure, et comme nous le savons déjà, les maladies suivent presque immédiatement cette entrée dans l’impasse, souvent après que chaque individu aie tenté par lui-même de trouver des solutions adaptées à son problème et suite à l’échec de leurs démarches. La sortie de l’impasse dépend de la capacité de décodage de la maladie par le malade lui-même ; il peut alors s’en extraire dans la jubilation, ou au contraire, se laisser écraser par le poids de l’impasse dans son refus de comprendre.

Par Joëlle Haroun, Professeur à l’Université Libanaise.

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