La quête identitaire du héros et du lecteur – Jocelyne Lassalle

Depuis une dizaine d’année que nous occupons le poste de documentaliste scolaire, nous rencontrons tous les jours des élèves de classes de huitième, septième et sixième venus emprunter des livres. Ces enfants en pénétrant à la BCD (Bibliothèque Centre Documentaire) ont des réactions très diverses. Certains peuvent se montrer débordant d’enthousiasme et d’impatiente alors que d’autres ne cherchent même plus à cacher leur indifférence ou leur ennui.

 Nous avons alors pris conscience de l’importance du rôle de médiateur entre l’enfant et le livre qui nous était dévolu. Notre fonction consistait donc, en autre,  à guider le choix des lecteurs aguerris en répondant à leurs attentes tout en  essayant d’éveiller les plus réticents au plaisir de lire (ce qui pourrait parfois être assimilé à la quête du Graal !).

Pour atteindre les objectifs que nous nous étions fixés, nous avons donc été amenée à nous plonger avec attention dans la production romanesque destinée à un lectorat âgé d’une dizaine d’années. Et là, quelle ne fut notre surprise en constatant la différence notoire qui existait entre les fictions qui avait enchantées notre enfance et la littérature de jeunesse actuelle. Nous gardions un souvenir jubilatoire de nos heures de lecture passées à partager les aventures du Club des Cinq et du Clan des Sept, qui se caractérisaient surtout par le fait que les enfants vivaient des situations héroïques et incroyables que, rétrospectivement, notre réflexion d’adulte qualifierait de parfaitement invraisemblable. A l’inverse, dans un très grand nombre de romans  contemporains, notre attention a été attirée par le statut du héros juvénile qui pourrait plutôt être qualifié d’anti-héros, tant la similitude entre cet enfant et celui du hors-texte est frappante. S’ouvre alors au lecteur la possibilité de retrouver son image et celle du monde au cœur la fiction. Devenu réflexif des préoccupations et des attentes de son jeune lectorat, le roman de littérature de jeunesse devient un puissant adjuvant en tentant de répondre à ses interrogations.  Cette orientation nous a particulièrement interpellé car le plaisir de la lecture se double alors d’une dimension pédagogique pouvant se révéler particulièrement bénéfique. En découvrant un personnage aux portes de l’adolescence qui se débat  dans un monde plus ou moins conflictuel mais qui évolue tout au long du récit, l’enfant ne pourra que sortir grandi de sa lecture.

 Parce que suivre l’évolution du héros fictionnel dans son rapport au monde et aux gens tout en essayant de mettre à jour les processus mis en œuvre par l’auteur pour permettre une identification réussie du lecteur (phénomène indispensable à sa captation) nous a semblé une thématique intéressante, nous avons alors choisi de nous intéresser à ces romans-miroirs où l’enfance, période d’apprentissage, et la littérature de jeunesse se rejoignent en abordant une même thématique. Par l’intermédiaire du livre, l’enfant-héros et l’enfant-lecteur se retrouvent unis dans une même quête identitaire, un même questionnement sur la vie.

De plus, nous espérons que notre travail puisse faire découvrir ou mieux connaître cette littérature que nous apprécions tant mais qui reste cantonnée dans un domaine qualifié souvent de mineur. Pourtant, les romans de jeunesse peuvent procurer un réel plaisir de lecture à l’adulte, tant par la profondeur des sujets abordés que par un style très caractéristique, sans oublier l’humour qui souvent s’en dégage.

Pour illustrer notre recherche, notre choix s’est arrêté sur trois fictions qui répondent à cette double attente : ce sont des romans que l’on peut qualifier d’apprentissage, puisque nous retrouvons les trois traits constitutifs qui caractérisent ce genre :

Un héros qui n’est plus doté d’un caractère donné une fois pour toutes, mais qui se forme et se transforme au contact du monde ; le poids déterminant du temps, réalité à la fois subjective et collective qui conditionne le devenir des personnages ; l’insertion de ces derniers dans une histoire réelle dont ils sont les protagonistes.[1]

De plus, ces trois romans montrent des qualités littéraires indéniables qui nous permettront plusieurs niveaux d’analyse que nous expliciterons grâce à une approche narratologique. C’est ainsi que nous nous intéresserons à la diégèse (ou « histoire [et qui représente]  le signifié ou contenu narratif»[2] ), qui représente le niveau le plus accessible puisqu’il met en lumière les actions des personnages.  L’étude du  récit (qui est « le signifiant, énoncé, discours ou le texte narratif lui-même »[3] ) nous permettra d’aborder l’organisation temporelle et  la prise en charge de la narration. Avec le texte, enfin, (ou « narration [qui est] l’acte narratif producteur »[4]), nous nous arrêterons sur la mise en mot de la diégèse, facteur primordial en littérature de jeunesse.

Nous ne pourrons également nous abstenir de toute interprétation psychologique et psychanalytique (du fait même que les romans du corpus sont liés au monde de l’enfance), ce qui, démontre également plusieurs niveaux de lecture possibles dont certains restent inaccessibles aux enfants. Cette complexité laisse donc entendre que la littérature de jeunesse s’adresserait  aussi  aux adultes !

Notre travail se divise en trois parties. Les deux premières parties sont consacrées aux enfants-héros alors que la troisième se focalise sur l’enfant-lecteur. La première partie s’attache à l’étude du déplacement dans l’espace de nos trois héros, vecteur indispensable à ces rencontres propices qui orientent toute évolution identitaire. De plus, une meilleure compréhension de l’espace romanesque, parce que c’est « par lui [que] se révèlent ou s’accomplissent les personnages »[5], nous permet de relever le parallèle saisissant qui existe entre les lieux et l’état initial négatif du héros et l’état final positif, vers lequel il tend à la fin de sa quête.

Cette notion de quête qui pousse les personnages à l’action jusqu’à ce qu’ils arrivent au terme de leur recherche étant un des éléments constitutifs du conte, nous nous sommes appuyée pour notre analyse sur les travaux de Vladimir Propp. L’étude des 31 fonctions répertoriées dans Morphologie du conte démontre ainsi que la structure narrative du roman d’apprentissage se rapproche de celle du conte.

Cette similitude se retrouve tout aussi clairement dans l’interprétation des lieux évoqués (bien évidemment réactualisés pour rendre compte d’un hors-texte tangible). En marquant durablement les héros, ils dégagent une forte charge symbolique que nous avons tentée de cerner grâce à la Psychanalyse des contes de fées de Bruno Bettelheim ainsi que par le recours fréquent au Dictionnaire des symboles de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant.

La deuxième partie est toute entière tournée vers l’étude des personnages. Nous analyserons, dans le récit, leurs participations à l’action selon leur rôle actanciel défini d’après le modèle fonctionnel de Greimas qui, en simplifiant les travaux de Propp, a réduit à six le nombre d’actants dans le récit. Les personnages peuvent donc se définir comme opposant ou adjuvant à l’action du héros. Pourtant, à l’inverse des contes où les personnages restent cantonnés dans leur rôle actanciel, (le méchant reste méchant quoi qu’il arrive !), ils peuvent, dans les romans, reflet de la vie, se montrer ambigus. Aussi, au niveau de l’histoire, une approche psychologique nous a semblée indispensable pour expliquer leurs actions et éclairer les relations qui unissent les personnages entre eux. Cette mise en lumière des rapports adultes/enfants  est primordiale car les liens qui se nouent ou se distendent entre eux semblent être une constante en littérature de jeunesse.

Les jeunes protagonistes des récits contemporains, soucieux de leur relation à autrui, ne cessent, en vérité, de s’interroger sur le comportement des grands. Les fictions romanesques se déploient autour des rapports harmonieux, ambigus ou mutilants qu’ils entretiennent avec l’adulte […].[6]

Parce qu’ils partagent les mêmes préoccupations, lecteurs et héros se rejoignent une fois encore par les différentes problématique abordées dans la fiction.

La troisième partie est une étude consacrée au récit et au texte démontrant que les auteurs de jeunesse, font des choix narratifs entièrement orientés vers leurs narrataires qui sont parfaitement identifiables. Les lecteurs de leurs récits sont des enfants qui possèdent un savoir lié à leur jeune âge, il faut que les auteurs restent particulièrement vigilants quant à la lisibilité du texte afin de ne pas passer à côté de  leurs destinataires. Pour les captiver, les auteurs ont mis en place toute une stratégie narrative qui se retrouve dans les trois romans du corpus permettant ainsi de déduire les constances principales en littérature de jeunesse. La plus importante tient au choix de la focalisation qui doit permettre une identification spontanée entre le narrataire et le narrateur (qui, pour cette raison sera obligatoirement le héros de la diégèse). Nous expliciterons cette démarche narratologique en nous appuyant sur les recherches sur le récit de Gérard Genette dans Figures III.

Toujours dans cette recherche permanente de coopération entre héros et lecteurs, les thématiques abordées doivent être susceptibles d’intéresser mais aussi d’interpeller leurs narrataires. Aussi, parce que les romans de notre corpus sont des romans de construction de la personne fortement ancrés dans le réel, la dimension sociologique ne peut être écartée. Les auteurs de jeunesse tentent de faire comprendre le fonctionnement de notre société. Ils se font militants dans le sens où ils montrent, par le biais de la fiction, des modèles comportementaux qui tendent à faire de l’enfant d’aujourd’hui, l’adulte de demain en lui inculquant des valeurs citoyennes.

En littérature de jeunesse, fond et forme s’entremêlent pour attirer et subjuguer le jeune lecteur mais aussi pour l’aider à comprendre le monde qui l’entoure. Le livre devient un jeu de miroir permanent entre le héros et le narrataire, entre ce qu’ils sont et ce qu’ils vivent.

Lire, c’est tenter de se connaître, c’est entrer dans la vie !

Table des matières

Introduction générale                                                                                

Première partie : Découvrir le monde pour se connaître mieux               

Introduction   

Chapitre I : Monotonie et morosité du quotidien  

  1. L’école, lieu discutable de la transmission des savoirs
  2. Un espace conflictuel
  3. Un espace angoissant
  4. Un espace sécurisant
  5. Les magasins, symboles de la vie urbaine
  6. Entre attraction et répulsion
  7. Une preuve de responsabilisation
  8. Un espace révélateur
  9. Le domicile, ancrage familial problématique
  10. Un espace d’affrontements permanents
  11. Un espace aimant et sécurisant
  12. Un espace d’une affligeante banalité

Chapitre II : La recherche d’un ailleurs   

  1. Une sourde insatisfaction
  2. Le rejet de la vie citadine
  3. S’isoler pour survivre
  4. S’isoler pour vivre en paix
  5. L’urgence du changement
  6. S’inventer une vie
  7. La mort comme échappatoire
  8. L’intervention si nécessaire
  9. A la découverte du monde
  10. Le métro, grotte terrifiante mais tunnel initiatique
  11. Sortir de sa coquille
  12. Une initiation éprouvante

Chapitre III : Le bonheur, enfin !      

  1. La maison des grands-parents
  2. Une véritable renaissance
  3. Un rêve protecteur
  4. Un lieu imaginaire
  5. Vers un sens nouveau de l’espace
  6. Se retrouver
  7. Renouer les liens
  8. Ouvrir les yeux
  9. Prendre un nouveau départ
  10. Pouvoir affronter demain
  11. Un voyage comme gage d’amitié
  12. Ne plus jamais fermer la porte

Conclusion   

Deuxième partie : Comprendre les autres pour tenter de s’intégrer

Introduction  

Chapitre I : La figure maternelle   

  1. La mère monstrueuse
  2. Une présence angoissante
  3. L’impossible identification
  4. Etre enfin une autre
  5. La mère protectrice
  6. Une douceur pleine de féminité
  7. Femme noire dans un monde hostile
  8. L’inversion des rôles
  9. La mère aimante
  10. De l’amour avant tout
  11. Eduquer pour expliquer
  12. L’offrande comme preuve d’amour

Chapitre II : Les systèmes relationnels adultes/enfants

  1. Le père : entre absence physique et absence morale
  2. Un total désengagement
  3. Etre présent malgré l’absence
  4. La toute-puissante autorité
  5. La relation essentielle avec les grands-parents
  6. L’image du bonheur
  7. La réciprocité de l’amour
  8. Des retrouvailles tant souhaitées
  9. L’aide indispensable des Autres
  10. Se construire une identité
  11. Des substituts parentaux pour comprendre la vie

Chapitre III : Se confronter à la complexité du monde     

  1. Lire pour se protéger et s’affirmer
  2. Un substitut imaginaire
  3. Pouvoir s’abandonner
  4. Un acte de résistance
  5. Se protéger face à l’Autre
  6. Apprendre la méfiance
  7. En finir avec les certitudes
  8. La télévision comme critère de jugement
  9. Le pouvoir de l’argent
  10. Tenter de faire partie de la norme
  11. Un sentiment de frustration permanent
  12. Posséder à tout prix

Conclusion  

Troisième partie : Lire pour grandir

Introduction        

Chapitre I : Se reconnaître dans le livre   

  1. La fonction du paratexte
  2. Le titre comme invitation à la lecture
  3. L’illustration et la quatrième de couverture
  4. L’incipit
  5. Le livre-miroir pour apprendre à se connaître
  6. Deux enfants qui se ressemblent
  7. Qui suis-je ?
  8. L’indispensable implication de l’auteur
  9. Le « jeu » du « je »
  10. Un narrateur forcément homodiégétique
  11. Une vision interne du héros
  12. L’intervention du narrateur

Chapitre II : Pour une compréhension immédiate du monde fictionnel   

  1. Un espace parfaitement identifiable
  2. En quête d’indices
  3. Une utilisation réfléchie de la description
  4. Nature, insertion et fonction des descriptions
  5. L’organisation temporelle
  6. Le moment de la narration
  7. L’ordre du récit
  8. Les chapitres et leurs titres
  9. Lire vite pour connaître la fin
  10. La vitesse de la narration
  11. Le foisonnement des dialogues

Chapitre III : Une mise en fiction de la réalité    

  1. Des personnages comme dans la vie
  2. Des enfants comme les autres
  3. L’adulte désacralisé
  4. Un parler vrai
  5. La mise en mots du récit
  6. Un style rapide
  7. Enrichir son vocabulaire
  8. L’importance des comparaisons
  9. Un regard social
  10. Un monde sans fioritures
  11. Le sens des valeurs
  12. Toujours rester optimiste

Conclusion   

Conclusion générale

Bibliographie   

Nombre total de pages : 216       


Par  Jocelyne Lassalle, le 24 mai 2016.

Droits d’auteur

© Tous droits réservés : Humanuscrit – 2016.


[1] Pierre AURĒGAN, « Le roman d’apprentissage, essai de définition », L’Ēcole des lettres II,  n°5, 1995-1996, p.7.

[2] Gérard GENETTE, Figures III, Tunis, Cérès Editions, Coll. Critica, 1996, p.101.

[3] Ibid., p.101.

[4] Ibid., p.101.

[5] Roland BOURNEUF, Réal OUELLET, L’univers du roman, Tunis, Cérès Editions, Coll. Critica, 1998, p.114.

[6] Ganna OTTEVAERE-van PRAAG, Le roman pour la jeunesse, Approches-Définitions-Techniques narratives, Bruxelles, Peter Lang, 1996, p.49.


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