L’amour à l’épreuve de la vieillesse – Régis Schlagdenhauffen

La rupture chez le couple âgé

La parole de Madeleine qui sera convoquée dans les lignes qui suivent permet de mieux comprendre cette expérience qu’est la rupture. Âgée de 67 ans, elle vient de vivre une rupture, il y a six mois. Discuter de la rupture a permis d’évoquer différents thèmes dont sa conception du couple, que voici,

« le couple fermé et le désir une fois pour toute mis en cage, est quelque chose que je n’ai jamais, jamais accepté. Constituer un vrai couple bourgeois comme on le concevait à l’époque : “je t’aime pour la vie, mais je ne regarderai jamais personne d’autre”, ça m’a paru tellement restrictif. Et j’ai quand même essayé de le mettre en pratique, quand pour la première fois une femme m’a montré, mais alors là avec beaucoup plus de clarté, beaucoup plus de gestes à l’appui, qu’elle me désirait et m’aimait, et qu’elle m’a fait découvrir l’amour homosexuel. On était quelques années après mai 68, le monde se reconstruisait, et quand elle m’a dit : “Je vis avec une femme depuis vingt ans je me suis dit :”Tentons le pari”. Essayons de vivre en y trouvant chacune son compteNous avons vécu trente-cinq ans ensemble et la rupture s’est faite il y a six moisC’est la femme dans ma vie ! Avant il n’y en avait pas. Elle m’est tombée dessus en me faisant découvrir mon attrait pour les femmes. »

Cette histoire est désormais finie. Est-ce qu’il n’y avait pas des moments qui annonçaient sa fin ?

« Rétrospectivement, il y a d’autres histoires qui annoncent la fin. Je me suis fait jeter, il n’y a pas d’autres mots, à cause de quelque chose, mais ce quelque chose n’est sans doute pas… Ce quelque chose c’est que, renouant d’une certaine façon… avec la foi de mon enfance je dirais, je me suis mise à lire les Pères de l’église. Et ça, ç’a été le début de la finPour Christine, être “croyant”… – parce qu’enfin je suis “dé-baptisée” et que là aussi, sur un plan politique, je maintiens cet écart avec l’institution – mais il y a eu abdication de sa volonté qui est insupportable. Toute pratique religieuse est haïssable, pour elle. Donc là, il y avait une rupture.

Est-ce que vous continuiez à avoir une vie sexuelle jusqu’à la rupture ?

« Non. Notre vie sexuelle a été interrompue brusquement quelques années avant et là aussi pour des raisons, je dirais, d’incompréhension totale du problème médical. Quand on souffre de troubles musculo-squelettiques, au point qu’il va falloir mettre une prothèse – c’est mon cas – certains mouvements peuvent être horriblement douloureux. On peut donc à partir de là, interpréter un refus ou un écart, qui était strictement la douleur physique, et qu’elle n’a absolument pas voulu entendre comme telle. Bon, là c’est quand même de sa part une fermeture très intense. Ne pas comprendre, ne pas admettre, que quelqu’un… mais elle ne sait pas ce que c’est que la douleur, elle ne sait pas ce que c’est que d’avoir mal. Elle n’en a aucune idée et elle n’a aucun, mais alors aucun pouvoir d’empathie. »

Mais la sexualité ne se réduit pas uniquement aux organes génitaux ?

« Non. Mais enfin à une certaine liberté corporelle. Quand tu as mal, la liberté corporelle… c’est une liberté du corps. Moi, je suis persuadée qu’il y a une tendresse tout à fait possible et que même avec prothèse, il reste beaucoup de choses possibles, mais à condition que cela soit admis.

Et ce n’était pas admis par l’autre ?

« Non. Et ça a marqué une rupture dans la relation sexuelle. »

Mais pas dans la relation de couple en tant que tel ?

« On a essayé de reconstruire quelque chose sans ça, mais bon, c’est devenu un peu bancal. »

Et maintenant ?

« Je suis dans ce que les jeunes appellent “l’after”. À tous points de vue. J’ai pris ma retraite… Je suis dans un moment d’interrogation : qu’est-ce que je vais faire, ou qu’est-ce qui va se passer pendant ces quinze ans ? Je trouve quand même que c’est assez douloureux d’être aussi seule, c’est certain… »

 


Par Régis Schlagdenhauffen, 17 juillet 2018

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