L’amour à l’épreuve de la vieillesse – Régis Schlagdenhauffen

L’amour renaissant

Le troisième exemple, qui referme pour ainsi dire notre boucle, est celui de l’amour naissant ou renaissant. Dans ce cadre, nous donnerons la parole à Claude, retraitée âgée de 66 ans au moment de l’entretien.

 

« L’année dernière, j’ai dit à mon mari : “Là, ça suffit !” Mais financièrement, ce n’était pas possible de divorcer officiellement, parce que comme on a des biens, c’est un peu compliqué. Du coup, j’ai dit, bon, c’est OK, mais on ne divorce pas tout de suite, on attend d’avoir fini de vendre la maison, entre autres – puisque ma maison est en vente… »

Et qu’est ce qui s’est passé ?

« Ben, j’étais en vacances au Maroc, moi, j’étais ravie. Je quittais mon mari, j’allais enfin être toute seule, tranquille. Bon, au sujet de mon mari, tout était fini, dans ma tête et dans mon cœur. J’ai de la tendresse, bien sûr. Donc, j’étais dans mon jardin avec une copine, en train de bavarder et de regarder le coucher de soleil qui s’amorçait, et tout à coup, j’ai vu arriver un monsieur qui se baladait. Ma copine le connaissait et me le présenta. Et voilà, donc on a commencé à bavarder… C’était au mois de marsÇa faisait trois ans à peu près qu’avec mon mari c’était fini… Mais en fait, jamais j’avais vraiment voulu me marier. Moi, je voulais partir de chez mes parents parce que chez mes parents, ça n’allait pas et à l’époque, à vingt ans, quand tu voulais partir, tu devais… enfin, ça dépendait des gens, mais chez moi c’était comme ça, tu ne pouvais pas partir sauf si tu te mariais. En fin de compte, bizarrement, je n’ai jamais voulu me marier. Vraiment, j’ai toujours voulu être indépendante, mais les situations faisaient que pour avoir une certaine indépendance, je devais m’enfermer dans une autre situation. C’est-à-dire que pour partir de chez mes parents, pour être indépendante de chez mes parents, il fallait que je me marie.

Et l’indépendance, c’était important pour une femme ?

« Il y a 18 ans de cela, je suis partie en Inde, réaliser un bénévolat auprès de Mère Theresa. À la fin du séjour, Je suis allée à Delhi dans un hôtel, attendre mon avion. Et là, j’ai rencontré des gens qui étaient à l’hôtel, un vieux couple, et c’est ça qui était un peu… je voyais au petit déjeuner et dans la journée, un vieux couple – pour moi, j’avais 45 ans et ils devaient avoir, je ne sais pas, 70 ans – et ils se donnaient la main et ils se faisaient des bisous, très tendrement, ils étaient jolis comme tout. J’étais attendrie, je me disais : “Comme c’est joli, de voir ce vieux couple qui s’aime… ” Et puis le jour de mon départ, je vais prendre mon avion.

À l’aéroport, à ce moment-là, il y a le monsieur âgé, qui était là, qui repartait… Il est venu vers moi, et j’ai trouvé ça tellement joli, et il m’a pris la main – comme un ange – et il m’a dit : “Ne pleurez pas, vous allez retrouver quelqu’un que vous aimerez où vous aurez une relation merveilleuse. Vous voyez, moi je suis avec cette dame, ce n’est pas ma femme.” Ah bon ? Et moi, comme une gourde, je me disais : “Quel joli couple, qui s’aime encore après tant d’années !” “Et bien non, ce n’est pas ma femme, c’est une femme que j’aime depuis des années, elle a sa vie, j’ai la mienne, mais vous, vous allez rencontrer quelqu’un et vous verrez, un jour, vous serez la plus heureuse. Donc là, que ce soit lui, ou quelqu’un d’autre, vous serez un jour merveilleusement heureuse.

Et donc, il y a quelques mois, je disais qu’il était venu. Il a pris un verre. On était tous les trois avec mon amie… Et puis, j’ai une cheminée, enfin, j’avais une cheminée, il ne faisait pas très chaud et il a dit : “Vous faites du feu dans la cheminée ?”, “Non, je dois commander du bois.” Et je devais commander du bois, c’est parti de là. Et il m’a dit : “Mais moi j’ai du bois, j’en ai plein, je vais vous en apporter.” Il habitait à 200 m de moi. Donc, c’était facile. Comme quoi, quand tu dois rencontrer quelqu’un, quand les choses doivent se faire, elles se font au moment où elles doivent se faire. Donc il m’a apporté du bois le lendemain. Il est arrivé avec un grand panier, du bois, “Voulez-vous que je vous aide à faire du feu ?”, “Allez, on va faire un feu !” Donc on a fait un feu et là, on a parlé. Quand on a commencé à parler, je me suis dit : “Ouh, là, là !” Bon, je le trouvais pas mal, c’est un bel homme, il est beau. On a un an d’écart. Il est très beau. C’est vrai, tout le monde me le dit, mes filles disent que c’est un très bel homme, qu’il est beau. Alors que moi, les hommes beaux… j’aime la beauté, mais les hommes beaux, ce n’est pas ce qui va me toucher en priorité. Je ne me dis pas : “Cet homme me plaît parce qu’il est beau”. Ça m’est égal, a priori. Moi, ce qui m’intéresse, c’est l’être humain. Après, qu’il soit beau tant mieux, mais s’il n’est pas beau, ça m’est égal. Ce qui m’intéresse c’est ce qui se dégage, ce qu’on me raconte, enfin l’intelligence, tout ce qu’on veut… Lui je l’avais trouvé bel homme, en me disant : “Tiens, il est bel homme !

Pourtant, Depuis que j’étais seule, j’étais heureuse. J’allais dire depuis que je suis seule, mais je suis seule dans le sens où, je ne suis pas seule là, je suis accompagnée, je partage, mais en même temps je suis libre. Donc pour finir, on s’est vus, on s’est revus, on s’est re-revus, on n’arrêtait pas de se voir, et voilà… Lui, ça faisait trois ans – c’est à peu près comme moi – qu’il avait terminé une histoire. Il a eu trois histoires : il a été marié une première fois, treize ans, il a eu une deuxième relation, treize ans, et il a eu une troisième relation, treize ans et je lui ai dit : “On sera tranquille, après tu seras trop vieux, si c’est treize ans à chaque fois !” »

Et ça s’est passé comment entre le mois de mars et le mois d’octobre ? Parce qu’il a dû se passer plein de choses…

« Jusqu’au mois d’avril, début avril – donc je l’ai rencontré fin février-début mars – on s’est vus, revus, parlé, parlé, parlé. On a appris à bien se connaître et là, j’ai commencé à m’attacher à lui, à être contente de le voir, même si je ne voulais pas voir de truc, il commençait à me plaire vraiment. Il était quand même charmeur. En fin de compte – après on a encore parlé – il était comme moi : il faisait deux pas en avant, un en arrière, il se disait : “Est-ce que je peux y aller, ou non ? Est-ce que je veux y aller ?” Parce qu’il se disait très bien que s’il avait une relation avec moi, il ne voulait pas avoir juste une petite histoire comme ça, déjà il savait que ça allait être important. C’est comme un tango, trois pas, deux pas… Et puis voilà, début avril on est allés voir une exposition et on est allés dîner, et on est revenus, et là… et là… Il m’a embrassée et je me suis dit : “Ouh là, là !” Je me suis sentie très bien, mais quand même j’ai eu peur. J’ai dit stop. Il est reparti chez lui, alors que ça faisait presque un mois et demi que l’on se voyait.

Puis cela a été annoncé à la famille ?

« Oui, mes filles m’ont tout de suite dit qu’il est charmant. Mes petits-enfants l’aiment beaucoup. Il n y’a aucun souci ! Tout roule. Les petits enfants disent : “Mamie, c’est ton amoureux ?” J’ai dit oui. “Et alors, vous allez vous marier ?”, “Peut-être pas tout de suite ma chérie, non.” On ne va pas se marier pour l’instant !

Et donc en octobre, j’ai commencé à vivre avec lui. C’est comme si ça a toujours été ! C’est d’une simplicité ! Et alors lui comme moi, si par hasard on devait avoir une relation, ça aurait été vraiment quelque chose dans la simplicité. Ce qui ne veut pas dire le truc plat. Mais le truc où justement on a envie de se dire les choses, on se les dit, t’as envie de faire ça, Ok on le fait, si tu n’as pas envie, c’est pas grave, moi je le fais, si j’ai envie… Enfin, voilà, mais en fin de compte, on a envie des mêmes choses ! C’est d’une simplicité, justement parce que y’a une géniale relation. C’est trop joli. Il est attentif à tout… »

 

C’est intéressant parce que j’ai relu, avant, d’autres entretiens que j’avais réalisés, et là je pense à une dame qui me disait que c’était de plus en plus simple dans les nouvelles rencontres, parce qu’on accepte aussi l’autre tel qu’il est.

 

« Bien sûr, ça c’est… Moi, je le prends comme il est, je suis qui je suis, il le sait. Il me découvre peut-être encore et moi je le prends tel qu’il est, bien sûr. Moi je pense que c’est un peu la sagesse de l’âge qui fait que c’est comme ça qu’on peut avoir une vraie relation. Ce n’est pas en essayant… ou en attendant. Alors moi je dirais qu’il y a la simplicité de la relation et qu’il y a un mot clé, c’est l’acceptation. L’acceptation de ce qui est. Et alors ça, quand tu es dans cette démarche-là, tu gagnes un temps infini. Parce que tu acceptes ce qui existe, tu acceptes l’autre tel il est, tu n’attends pas ! Ne pas attendre, juste donner et recevoir. Pour moi c’est l’acceptation, donner, recevoir. »

 


Par Régis Schlagdenhauffen, 17 juillet 2018

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