LES CHANGEMENTS DE LA DÉNOMINATION LATINE À LA FIN DE L’ANTIQUITÉ : MARTIN HEINZELMANN

Résumé
A la suite d’évolutions sociales au Bas Empire on peut constater également des changements de la dénomination dont les raisons principales furent un changement de la famille elle-même, le rôle accru de la femme et surtout les effets de la constitution de 212 ap. J.-C, par laquelle les trois noms de personnes classiques perdaient leur fonction de distinguer entre les différentes classes sociales. La tendance de la dénomination au Bas Empire – prédominante d’ailleurs jusqu’au XIe siècle – de ne porter qu’un seul nom, le surnom, qui réunissait les deux qualités d’un nom individuel autant qu’un nom de famille, favorisa depuis le VIe siècle la prépondérance des noms germaniques offrant de plus grandes possibilités de variation, en gardant des aspects sociaux, juridiques et indicatifs (sur le plan de l’origine des personnes) des noms romains.


Avant d’en venir au sujet que je dois traiter, je vais très brièvement présenter une esquisse du système des noms latins.

Vers la fin de la République, le citoyen romain porte habituellement les tria nomina du genre de Publius Cornelius Scipio. La première partie, ici Publius, le praenomen, représente le nom individuel du citoyen romain. La quantité de ces praenomina est limitée, il n’y en a eu au premier siècle avant J.-C. que 18, dont 6 sont héréditaires et réservés à un petit nombre de familles patriciennes. Au deuxième siècle après J.-C, le passage régulier de ce nom individuel du père aux différents fils a atteint un tel degré, qu’il a complètement perdu sa fonction distinctive. Depuis cette époque, le praenomen n’est d’usage que dans quelques familles aristocratiques, il disparaît ailleurs complètement.

Le nomen des Romains, le nom de famille proprement dit, ainsi, dans notre exemple, Cornelius, a dû se développer à partir d’un praenomen originel : celui du Spitzenahn selon l’expression due à Karl Hauck, qui est devenu ensuite le nom de famille des descendants. Une source du Bas-Empire cite en exemple un certain Cornelius qui aurait donné son nom à la gens des Cornelii. Par la suite le nomen est affecté du même destin que le praenomen et laisse sa place au cognomen.

Le cognomen n’a été utilisé à l’origine que dans quelques familles patriciennes; ce n’est que durant l’Empire qu’il a aussi été porté par des affranchis. Il représente en principe un nom individuel, mais il devient très vite héréditaire comme ce fut le cas auparavant pour le praenomen et sert à distinguer les diverses branches d’une même gens, ainsi les Cornelii Scipiones à côté des Cornelii Scipiones Balbi. Il devient pratiquement un deuxième nom de famille. Par la possibilité d’ajouter d’autres cognomina, ainsi par exemple Cornelius Scipio Barbatus, le cognomen est le facteur relativement le plus mobile et conditionnera le développement des noms durant tout le premier millénaire.

À côté d’une forte tendance à rendre le nom héréditaire, le caractère juridique de la dénomination romaine est spécialement significatif.

Tous les membres d’une familia ou gens dans le sens le plus large du terme témoignent par leurs noms de leur position sociale et juridique vis-à vis du maître et patron, depuis l’esclave jusqu’à l’épouse et les enfants naturels et adoptés en passant par les affranchis et les peregrins. L’extrême sévérité des familles dirigeantes vis-à-vis de l’utilisation des noms nous est montrée par la décision de quelques-unes d’entre elles, de supprimer pour toujours certains praenomina de la liste de leurs prénoms héréditaires, parce que leurs porteurs avaient vécu de manière indigne. Dans le cas de Marc Antoine par exemple, ce fut le Sénat qui interdit pour toujours à la famille des Antonii de porter le prénom Marcus. On voit ici, qu’à Rome comme dans le Haut Moyen Age, il est souvent impossible de distinguer entre le domaine de l’Etat et celui des familles qui s’identifiaient avec lui.

L’inscription dans les listes de census et l’obligation générale de déclarer tous les nouveau-nés forment la base du contrôle officiel, auquel les noms sont soumis. Cette obligation de déclarer les nouveau-nés existe encore sous l’empereur Justinien12, c’est-à-dire longtemps après la transformation décisive qui s’est faite dans le système des noms romains et dont nous allons parler maintenant.

L’importance de cette transformation n’a jamais été, à une exception près, réellement appréciée par la recherche, car elle a souffert de la conception qu’avaient les philologues de l’Antiquité tardive comme d’une période de décadence. On a donc vu la transformation des noms sous le seul aspect de la dégradation du système ancien.

Le Finlandais Iiro Kajanto avec ses trois travaux sur les noms chrétiens à Rome et Carthage, sur les Cognomina et les Supernomina, publiés entre 1963 et 1966, représente l’exception dont je viens de parler.

La révolution qui s’est faite dans le développement des noms latins depuis les premiers siècles après J.-C. consiste en partie en une tendance générale à se limiter à un seul nom. On a déjà mentionné l’abandon du
praenomen, mais ce qui est plus important encore c’est la disparition du vieux nom de famille, le nomen, vers l’époque de Constantin, au profit des Cogrzorama(surnoms) qui seront utilisés en fait comme des noms de famille. La raison en est l’évolution sociale qui vient de se produire. Après la constitution de 212 concernant l’octroi général de la citoyenneté, les tria nomina avaient perdu leur ancienne valeur; d’autre part, le nomen perdit sa fonction distinctive du fait que les empereurs donnèrent leurs noms de patrons
à des millions d’affranchis et peregrins constituant ainsi une énorme quantité de Valerii, d’Aurelii, etc.

Il faut citer enfin une certaine transformation de la structure familiale : la gens, la grande famille républicaine, n’existait pratiquement plus, ce qui se marquait entre autres par le rôle accru de la femme.

Le fait que la femme donne son nom et les noms de sa famille à ses descendants est en effet l’autre signe caractéristique de la révolution indiquée plus haut. Cela mena à un stade de transition, durant lequel des doubles nomina furent à la mode, constitués par le nomen de chaque parent, ainsi le fils de T. Flavius Eutactus et de Paccia Capriola s’appelait T. Flavius Paccius. A partir du IVe siècle, les formes avec suffixes deviendront très courantes, on a formé des cognomina à partir des noms ou surnoms des parents en ajoutant un suffixe, tel que -anusls. Le fils d’un certain Licinius s’appelait donc Licinianus. Les surnoms d’une famille ont souvent la même racine étymologique ou bien sont apparentés par assonance, ce qui nous rapproche du système de la «variation» des noms germaniques. Kajanto croit qu’il n’a existé de surnoms héréditaires au sens strict du terme, que dans les familles de l’aristocratie et que cette coutume a été en partie adoptée par d’autres couches de la société. Il me semble qu’il y a ici plutôt un problème de sources. On ne connaît en effet de filiations relativement détaillées que dans l’aristocratie; pour les humiliores, seuls les noms des parents sont connus dans certains cas favorables. C’est un signe distinctif
de la nouvelle dénomination, que justement les cognomina du reste de la parenté soient pris en considération dans la transmission des noms, mais ceci ne nous est connu également que dans de rares exemples de l’aristocratie.

De toute façon, il est évident que l’aristocratie joue le plus grand rôle dans la nouvelle formation des noms, même si cela n’apparaît pas au premier abord. A la même époque, en effet, pour laquelle nous avons constaté une tendance vers la limitation à un seul nom, certains membres de la haute aristocratie portent un grand nombre de noms, citons en exemple ce consul de 169 qui porte, dans une inscription, 38 noms, parmi lesquels les noms complets de son arrière-grand-père maternel, un consul de 98. En réalité nous trouvons là déjà le point de départ d’un développement ultérieur, par lequel une personne, membre d’une certaine famille, hérite pratiquement les noms de cette famille, dont elle portera d’abord un grand nombre; plus tard, à partir des IVe et Ve siècles, elle n’en portera qu’un seul, le surnom, qui fonctionnera comme Leitnamen. C’est ainsi que les sources citent couramment un seul nom qui souvent est aussi Yagnomen ou le signum, une nouvelle création de l’époque impériale, dont l’explication détaillée nous mènerait ici trop loin.

Beaucoup de familles nobles portent encore au IVe siècle les anciens noms pour se rattacher aux traditions républicaines. Ausone parle encore des «tria nomina nobilium». Mais la transmission de ces noms nous montre que le caractère des différentes parties du nom avait changé. Pour illustrer ceci, un exemple significatif du IVe siècle. Du mariage du consul de 371 Sextus Claudius Petronius Probus avec une dame de plus noble extraction, Anicia Faltonia Proba, quatre enfants nous sont connus par leur nom26. Le premier, Anicia Proba, porte le nom de la mère, les trois autres portent des noms composés. Dans les cas d’Anicius Hermogenianus Olybrius et d’Anicius Probinus, la composition est faite du nom de la mère et des noms des grands-pères maternel et paternel, dans le cas d’Anicius Petronius Probus, du nom de la mère et du père.

A côté de cette transmission par composition, on trouve une deuxième manière de dénomination: la variation. En effet, le père de Petronius Probus s’appelait Petronius Probinus et le père de celui-ci, Petronius Probianus.

Après le Ve siècle, la coutume de ne porter qu’un seul nom a pénétré également l’aristocratie, ceci dans les générations qui ont suivi Ausone. La transmission du nom, ou plutôt du surnom, se produit habituellement sans que le nom soit modifié; elle semble plus fréquente du grand-père au petit fils que du père au fils28. S’il y a d’autres enfants dans une famille, on constate plusieurs usages différents de la transmission des noms, dont l’aspect le plus important reste toujours l’intention manifeste de souligner la qualité de membre d’une certaine famille. Dans quelques cas de l’aristocratie ces enfants reçoivent le nom d’un membre eminent de la famille; de cette façon apparaît un nouveau nom de famille. Pour la recherche se pose donc le problème de réunir autant de Leitnamen que possible pour une même famille.

Il faut insister sur le fait que les grandes familles du VIe siècle étaient encore très conscientes de leurs origines, les traditions familiales étant restées très proches de celles des anciennes familles romaines: Gregorius Florentius Georgius, évêque de Tours, sénateur, historien des Francs, portant encore les noms de son père, de son grand-père paternel et de son arrière grand-père maternel, pouvait faire remonter sa famille à un noble mort à Lyon en 177 après J.-C. Cependant le nom de son grand-oncle Gundulfus nous annonce l’avenir. Le problème que pose le fait qu’un grand nombre de familles sénatoriales du VIe siècle aient adopté des noms germaniques est loin d’être résolu. Mais on pourrait imaginer que les très grandes possibilités de variation offertes par les noms germaniques, dont il sera question ensuite, en auraient été un élément.


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Citer ce document / Cite this document :
Heinzelmann Martin. Les changements de la dénomination latine à la fin de l’Antiquité. In: Famille et parenté dans l’Occident médiéval. Actes du colloque de Paris (6-8 juin 1974) Rome : École Française de Rome, 1977. pp. 19-24.
(Publications de l’École française de Rome, 30)
http://www.persee.fr/doc/efr_0000-0000_1977_act_30_1_2026

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