Naître que femme et n’être que femme – Cédrel HAROUN BECKER

          Pour explorer en profondeur les huit romans du corpus, nous avons fait le choix de la pluridisciplinarité afin d’approcher tous les aspects des comportements violents, de leurs acteurs et de leurs victimes dans le domaine familial. L’influence des diverses confessions et les différents milieux socio-économiques des personnages, et derrière eux leurs auteurs, n’a qu’un impact de renforcement sur les conduites agressives masculines et les réponses des femmes et des adolescents. Nous avons constaté que l’origine de cette situation collective, généralisée à tous les groupes d’appartenance religieuse et sociale, est enracinée dans la culture sud-méditerranéenne.

Une telle problématique autorise et même exige ce déplacement entre différentes disciplines, qui permet de rendre compte des articulations entre ces dimensions de l’expérience. […] C’est en tout cas au risque de ce petit coup de force interdisciplinaire – et de la fragilité à laquelle il expose – qu’on a pu donner sens à ce que nous racontent, avec tant d’insistance, tant de romans.1

           C’est la raison pour laquelle, nous nous sommes appuyées sur l’histoire et l’ethnosociologie pour dresser en premier lieu le cadre dans lequel les écrivains féminins, eux-mêmes, ont évolué. Ce type de « récits de vie »

          […] se sert d’une intrication entre Histoire et histoire du roman par le biais de personnage « référentiels » apparaissant dans le texte au milieu de personnages fictifs, d’événements retenus par l’Histoire qui constituent des jalons, des lieux où se sont déroulées ces actions.2

          En outre, le bilinguisme ancestral explique ainsi l’utilisation de la langue française comme moyen d’expression, presque majoritaire, des romans féminins. Ces femmes de lettres ont été, d’autre part, profondément marquées par deux éléments retrouvés simultanément dans la majorité de leurs écrits : les violences collectives de la guerre et les violences familiales, se faisant échos les unes aux autres. Ces dernières sont évidemment d’un ordre différent puisqu’elles s’exercent essentiellement sous formes de pression, d’oppression dans un secteur relevant uniquement de la sphère privée. Le choix du conjoint au bénéfice exclusif des hommes se fait au détriment tout aussi prévisible de la gent féminine.

Le destin des femmes dans les romans étudiés est un destin malheureux. Leur condition est décrite en termes de souffrances, d’attentes, d’espoirs déçus, de subordination. Bien entendu on peut rétorquer que les hommes ne sont pas mieux lotis et qu’ils sont aussi des victimes ; du moins certains. Avec cependant une différence de taille : ils ont la possibilité d’agir.1

          Le constat d’Annie Goldmann concernant les personnages du 19ème siècle reste d’actualité pour les héros des romans féminins libanais. Par contre, dans la culture méditerranéenne, tout un chacun porte un jugement personnel sur les situations en cause. Néanmoins le voisinage n’intervient jamais dans les sanctions familiales, même si elles prennent l’allure d’agressions caractérisées, laissant libre cours au terrorisme paternel. La sauvegarde de l’honneur est le fondement et la justification de toutes les restrictions imposées à la vie sociale et privée des femmes, puisque toute expression de désir est à bannir : la femme cachée, voilée, non-vue, ne peut attiser le désir masculin et de son côté, elle se trouve dans l’incapacité matérielle d’y répondre ou de le provoquer. Cependant, très peu d’héroïnes des romans sélectionnés sont voilées, et le regard devient un moyen de communication prioritaire avec tout un code de significations dans une société où les non-dits dominent, par obligation et par prudence.

          Généralement admise, ces limitations à la liberté de mouvement et d’expression font réagir fortement certains personnages, prenant le risque d’intensifié les comportements agressifs à leur égard. Ainsi, se développe une haine profonde et une crainte inextinguible contre les hommes. En effet, l’ensemble des romans est donc dominé par la crainte des hommes entraînant des réactions diverses, plus ou moins extrêmes selon les possibilités de chaque personnage : en grande partie, les héroïnes sont acculées à la soumission, au silence, aux mensonges ; mais ces moyens peuvent devenir insupportables à la femme amoureuse, mariée ou célibataire.

Enfermée dans la monotonie d’une vie provinciale, auprès d’un mari qui est un butor, n’ayant ni l’occasion d’agir ni celle d’aimer, elle est rongée par le sentiment du vide et de l’inutilité de sa vie ; elle essaie de trouver une compensation […]1.

Les différentes échappatoires qui échouent systématiquement conduisent la femme immanquablement vers une issue fatale : par exception au meurtre, mais le plus souvent vers des tentatives ratées ou réussies de suicide car « en l’absence de véritable solution* la tentation du suicide représente au moins l’espoir de cette résolution* par la fuite qu’est la dissolution* de soi dans le néant. »2

          Quant aux jeunes gens, contraints par la violence paternelle, ils s’engagent dans des conduites d’autodestruction en consommant des drogues, sinon, ils nuisent à la collectivité en démontrant leurs tendances suicidaires par des prises de risques permanentes, dans des combats sans soutien idéologique quelconque. Le pire cauchemar de Zahra, de son frère et des autres jeunes combattants des romans est que la guerre finisse. Certains se font blesser ou abattre par les francs-tireurs, mettant fin à une existence désespérée dont le désir de mort a toujours été le point culminant.

          Directement acteur ou victime de mort terrible, la majorité des héros meurt comme ils ont vécu : malheureux. Leur famille est la première impliquée dans ce désastre, mais plus largement aussi la société civile et religieuse.

Le propre du personnage romanesque serait d’une part d’être conditionné par une société, de l’autre de devenir la victime de celle-ci : ce héros devrait apporter la preuve, le plus souvent par sa mort, que la société est mauvaise, ou plutôt qu’elle n’est point encore bonne.1

          Or, d’après les textes, la société libanaise a l’aspect apparent d’une mosaïque de classes sociales, d’éducation et de religion. Cependant, cette société fonctionne plus ou moins bien grâce à un seul élément de cohésion : la culture identique partagée par tous, base de groupes totalement non sécularisés qui détiennent le pouvoir religieux et politique.

          Naturellement, il existe une homologie entre roman et réalité puisque le texte a toujours un cadre préexistant hors des écrits des auteurs car :

[…] l’écrivain personnalise des relations sociales qu’il a le plus souvent vues et vécues lui-même. […] La valeur documentaire du roman nous paraît tenir d’abord à ce qu’il est le genre et l’art exposant avec le plus d’ampleur et de profondeur le statut de la personne à une époque donnée.1

          Il est vrai aussi qu’en l’occurrence, les écrivains des romans du corpus sont des femmes, et que la perception de leur société d’origine pourrait faire croire à une distorsion en fonction de leurs expériences et leurs observations personnelles dans le cadre précis de la famille patriarcale du moyen-orient. Or, en fait, chacune d’entre-elles expose ce qui lui paraît essentiel pour la compréhension de la place de la femme dans le système social et les conséquences inhérentes à ce statut.

[…] la vie « de valeur » occupe dans le roman une place dominante […] Cette vie de valeur n’est autre qu’une conception de la personne mise en lumière par le romancier : elle est le sens de sa vision du monde, la signification positive ou négative qu’il attribue à la vie.2

          Mais, au-delà du constat pur et simple des auteurs, leur désir de ne plus voir vivre par ces situations oppressives vécues par des femmes est le second aspect de leur motivation. Aucune d’entre elles n’apporte une quelconque proposition de solution à envisager. Elles ont cependant l’immense mérite de soulever les ravages de l’impact collectif imposé par la culture sur les femmes, et simultanément les difficultés personnelles désastreuses, portant atteinte, à l’élaboration même de l’identité féminine.

          Il nous semble que d’autres travaux de recherches devraient être entrepris en complément : il serait intéressant d’établir une analyse comparative des ouvrages des romancières avec ceux des auteurs masculins également d’origine libanaise afin de détecter si les privilégiés du système perçoivent la profonde et réelle tristesse des héroïnes, impliquées dans leur environnement familial et social originel. Ce domaine d’exploration des deux pôles, masculin et féminin, face aux violences pourrait être également élargi aux œuvres des écrivains maghrébins, femmes et hommes, dans le même sens. En outre nous pouvons imaginer aussi une comparaison systématisée des écrits d’auteurs du Maghreb et du Machrek, sur ce thème ou d’autres encore. De nombreuses pistes restent donc inexploitées et demanderaient néanmoins d’être étudiées compte tenu de l’intérêt qu’elles présentent pour la société à travers la littérature.


Par Cédrel HAROUN BECKER, le 9 avril 2016.

Droits d’auteur

© Tous droits réservés : Humanuscrit – 2016.


1 Nathalie Heinich, Etats de femme : L’identité féminine dans la fiction occidentale, Paris, Gallimard, 1996, p.346.

2 Yves Reuter, Introduction à l’analyse du roman,, Paris, Dunod, 1996, p.134.

1 Annie Goldmann, Rêves d’amour perdus : Les femmes dans le roman du 19ème siècle, Paris, Denoël/Gonthier, 1984, p.189.

1 Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, Paris, Gallimard, 1986, Vol.2, p.317-318.

2 Nathalie Heinich, op. cit., p.177. * Termes soulignés par l’auteur.

1 Michel Zeraffa, Roman et société, Paris, PUF, 1976, p.15.

1 Ibid., p.66.

2 Ibid., p.87.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *