Naître que femme et n’être que femme ! – Cédrel HAROUN BECKER

Et pourtant, malgré tant d’obstacles, l’écriture féminine existe. Si grandes qu’aient été les destructions, si puissantes, les inhibitions, des femmes ont su en triompher. 1

           Evelyne Accad, Ezza Agha Malak, Leila Barakat, Andrée Chédid, Hanan El-Cheikh et Vénus Khoury-Ghata, auteurs féminins d’origine libanaise, ont osé transgresser la loi du silence familiale et sociale dans leurs roman. Notre choix s’est donc porté sur ces auteurs qui ont su exposer avec clarté leurs souvenirs d’enfance, leurs observations de la culture moyen-orientale et leurs connaissances des habitudes sociales sous une forme romancée. Volontairement, pour une meilleure représentativité de la société, une sélection sur identité religieuse s’est imposée puisque le Liban comporte diverses communautés confessionnelles, réparties en deux grands axes : la Chrétienté et l’Islam, eux-mêmes, subdivisés en divers rites.2

           Prenant conscience de cette réalité des courants religieux si différents, notre intérêt d’approfondir l’étude des romans des auteurs précités, a été stimulé par la présence d’un thème récurrent : les violences dues au pouvoir dans la famille. Ce sont la souffrance et le tourment des êtres qui dévoilent ces violences au quotidien, répétitives, usantes lors de situation d’agression plus ou moins intenses. De multiples formes de brutalité accablent les personnages des romans qui ressentent une puissante volonté de rejet de la part de leur agresseur. Dans La Violence fondamentale, Jean Bergeret précise :

L’agressivité vise à nuire de façon spécifique à l’objet*, éventuellement à le détruire, surtout à le faire souffrir. La violence fondamentale, quant à elle, s’intéresse avant tout au sujet*, à sa conservation. Le sort réservé par voie de conséquence à l’objet demeure assez indifférent au sujet. 1

         La « violence fondamentale » apparaît comme instinctuelle et n’implique aucun sentiment d’amour ou de haine : elle reste neutre. Par contre, l’agressivité est volontaire : elle tend à blesser physiquement et surtout affectivement la victime. Dans les deux cas, l’agresseur a le pouvoir d’attaquer. La différence provient de l’intentionnalité du but : d’une part, la violence sert d’outil à la survie de l’agresseur et d’autre part, l’agressivité a pour objectif unique l’anéantissement de l’autre. Il est donc impératif de ne pas confondre la violence et les violences, dans le sens d’agressivité.

         Dans l’ensemble des romans sélectionnés, ces violences sont l’apanage, en priorité, du père détenteur du pouvoir absolu, à l’image du paterfamilias du droit romain :

[…] la puissance paternelle […] dure aussi longtemps que le père : l’âge, le mariage, non plus que l’accession aux fonctions publiques, ou un domicile séparé « ne permettent pas à un membre de la domus* d’échapper à l’emprise du paterfamilias* ».2

         Cette domination d’origine patriarcale se met en place le jour du mariage : l’époux a tout droit sur sa femme et par suite sur sa progéniture. Chaque ouvrage présente un enfant cible, souvent une fille, maltraité par le père, sans protection maternelle :

La loi du père s’exerce d’autant plus facilement que la fille ne dispose traditionnellement que d’un espace d’autonomie extrêmement limité, ne pouvant guère se déplacer sans accompagnement ou autorisation, ne pouvant même parfois se prononcer en son nom personnel ni exprimer une opinion.1

Or ce renoncement […] à une identité qui lui soit propre, que doit consentir la jeune fille soumise à la loi du père, qu’est-ce d’autre que la version moderne du sacrifice d’Iphigénie ? C’est la forme civilisée de l’immolation qui s’est longtemps perpétrée dans les familles bourgeoises, non plus par la destruction physique du corps de la jeune fille mais par la destruction morale de son identité, sacrifiée sans états d’âme à la position de la famille, son renom, son capital de fortune ou de respectabilité.2

Bien que Nathalie Heinich, dans sa recherche sur L’Identité féminine dans la fiction occidentale, traite des héroïnes de romans des siècles précédents, son constat s’avère toujours d’actualité dans la littérature libanaise contemporaine du vingtième siècle.

         Quant au fils, également contraint par le père aux mêmes exigences, il a pour mission de correspondre à un idéal de perfection familial et social ; sinon, il est accablé de reproches, de coups, pour le réduire au silence, à la soumission, à la conformité. Le jeune, incapable de satisfaire les demandes paternelles, sera rejeté massivement, presque éliminé pour éviter le déshonneur de sa famille, ressenti comme une blessure narcissique, comme une mort symbolique.

         Toute proportion gardée, un processus identique semble à l’origine de la mythologie grecque dans laquelle le dieu ou le héros détruit par mesure préventive pour ne pas être détruit :

  1. Anzieu rapporte […] les exploits célèbres de Cronos émasculant son père Ouranos […], du même Cronos dévorant ensuite ses enfants (pour ne pas être tué par eux) […], puis de Zeus (dernier fils de Cronos) qui finalement tuera son père pour prendre son trône, avalera sa compagne Métis enceinte, par crainte d’être tué par l’enfant qui doit naître… 1

         La mythologie présente un schéma où les meurtres perpétrés par le dieu atteignent d’une part son ascendant et d’autre part ses descendants pour s’assurer le pouvoir absolu et sans partage. Plus tard, Sophocle dans Œdipe Roi met en scène Laïos et Jocaste, voulant éliminer leur fils, susceptible de les tuer un jour d’après l’oracle : « […] à la naissance de son enfant, trois jours ne s’écoulèrent pas, qu’il lui lia les articulations des pieds et le fit jeter par des mains étrangères dans une montagne inaccessible. »2. Ainsi le crime est volontairement commis par Laïos contre Œdipe et en toute conscience du geste, alors qu’Œdipe tue son géniteur sans le savoir, dans un banal accident de parcours. Le seul véritable assassin est donc Laïos, justifié par sa religion, et cependant presque oublié par les lecteurs. John Munder Ross explique:

Pourtant, d’une façon ou d’une autre, en réalité ou dans le fantasme, les pères peuvent se rendre coupables de toute une variété d’infanticides psychiques… Laïos, le père d’Œdipe, a été l’un des premiers infanticides potentiels […] 3

         Le père a donc raté le meurtre de son fils. Une autre légende, persane, de l’époque médiévale rapportée par Ferdowsi raconte un événement similaire, dans Le Livre des Rois. Cette histoire familiale se déroule sur quatre générations. Le roi Sâm décide, comme Laïos, de se débarrasser de son fils Zâl à cause de ses cheveux blancs, phénomène de mauvaise augure. « Puis il ordonna qu’on enlevât l’enfant et qu’on le portât loin de là. […] Ils exposèrent l’enfant sur la montagne et s’en retournèrent, et un long temps se passa. »1.

         A l’instar d’Œdipe, Zâl survit, mais grâce à un oiseau merveilleux, le Simorgh doué de pouvoirs magiques. Arrivé à l’âge adulte, le Simorgh le transporte au palais de son père qui fait amende honorable obséquieusement :

O mon fils, dit-il, adoucis ton cœur envers moi, oublie ce qui s’est passé et accorde-moi ton amour. […] Je chercherai à faire tout ce que tu souhaiteras en bien ou en mal, et dorénavant tous tes désirs seront des devoirs pour moi.2

Zâl collabore avec son père, et tombe amoureux de Roudâbè dont il a un fils, Rostam. Ce dernier épouse une princesse turque, mais Rostam repart le lendemain de ses noces en Iran. Un fils Sohrâb naît, dont il ne fera jamais la connaissance. Pourtant, vingt ans plus tard, pour des raisons politiques et militaires, le père et le fils s’affrontent en combat singulier. Auparavant, Sohrâb fait son possible pour retrouver son père et il « s’attrista de ce qu’il ne trouvait aucune trace de Rostam. Sa mère lui avait dit à quelle marque il reconnaîtrait son père, il les voyait toutes, mais il n’en croyait pas ses yeux. »3

En outre, Rostam ment volontairement au jeune homme (p.105) quand Sohrâb soupçonne le vieux combattant d’être son père. Ce dernier, «  dans son trouble et sa passion ne distingue pas son ennemi de son fils. »1. Ils ne se reconnaissent pas et Rostam, changeant les règles du combat, tue son fils par ruse et tricherie.

         Cette légende montre deux pères qui éliminent leurs fils à deux générations d’intervalle : le premier, volontairement et lâchement, et son petit-fils Rostam, involontairement mais malhonnêtement. Le résultat montre le désir de mort du père contre le fils. Le meurtre du fils finit par s’accomplir car Sohrâb n’est pas protégé magiquement comme son grand-père Zâl, victime de la première tentative d’assassinat. A la différence d’Œdipe, la légende persane explique que les fils sont à la merci de la toute puissance paternelle, sauf intervention et protection magique, supérieures à celle des pères.

         Ainsi, dans les romans concernés par notre recherche, l’affrontement père-fils est exposé, et les violences sont unilatéralement dirigées du père vers le fils, simultanément aux agressions commises contre les femmes et les filles. L’ensemble des éléments examinés permet de constater que, malgré l’appartenance religieuse différente des écrivains, leurs ouvrages font tous état de conduites similaires de violence.

De ce fait, il est possible de supposer que ces comportements agressifs ont un fondement, non pas confessionnel, mais culturel ancré par le milieu familial et éducatif.

L’éducation est volontairement organisée pour transmettre, directement, les interdits sociaux […] et, de façon plus diffuse, pour imprimer dans les mentalités enfantines les structures d’autorité, les habitudes hiérarchiques qui sont à la base de la société […]1.

         La découverte de cette maltraitance généralisée de la part des pères de familles, jamais remis en question ou en cause par aucun des personnages victimes, a orienté la motivation de notre recherche vers le père-tabou, intouchable, inattaquable, lui-même produit de sa propre culture. Cependant, il est évident que la transmission culturelle, par le biais de l’éducation, est le fait des femmes qui, d’une certaine façon, paraissent donc complices de ce processus répétitif de violence à l’encontre de leurs filles, mais également de leurs fils.

         Tous les romans du corpus racontent des histoires de famille : le déroulement de la vie quotidienne, les relations affectives des différents membres, leurs sentiments, leurs conflits et les résolutions possibles de ces heurts. De ce fait, souvent porte-parole de son auteur, le personnage principal, le héros est « […] un être problématique et marginal qui s’oppose à une réalité sociale dépourvue de sens et dont la recherche obstinée aboutit à un échec. »2. Basé sur la reconstruction subjective du vécu de l’écrivain, doublé de ses observations personnelles, le roman relève et révèle les « contradictions de droit (ou de degré) entre le plan des valeurs et celui de l’existence. »3. Cette restructuration pertinente de la réalité ambiante se fait plus aisément au travers du roman que dans un texte autobiographique directement beaucoup plus chargé d’affectivité. On peut dire que

[…] le roman représente des situations et des actions sociales et historiques. Il combine des descriptions de la vie psychique, « intérieure » de l’individu non seulement avec des représentations de milieux sociaux, mais avec des analyses « sociologiques » de ces milieux.1

         D’autre part, il est impossible à quiconque d’écrire à partir de rien, et toutes expériences, généralement enregistrées spontanément dans la mémoire, servent de base inconsciente au contenu des ouvrages écrits. Ainsi,

[…] l’expérience vécue […] constitue l’ensemble des matériaux mentaux à partir desquels le sujet cherche à produire un récit. Elle est faite de souvenirs, mais aussi de leur mise en perspective, de réflexions et d’évaluations rétrospectives. Mémoire, réflexivité, jugement moral y contribuent ensemble, ainsi que les autres facultés intellectuelles du sujet, ses « équipements » culturels et son idéologie.2

         Or, enracinés dans la culture libanaise et plus largement moyen-orientale, les romans proposés sont à considérer comme des ethno-textes, exposant la vie des personnages dans leur contexte originel. Ils transmettent aussi toutes les particularités spécifiques aux auteurs quant à leur appartenance religieuse et leur milieu socio-économique. Malgré ses différences évidentes, le point essentiel, dans l’ensemble des textes du corpus, est la répétitivité contre l’entourage ou/et contre soi, des agressions que les écrivains ont transcrit pour dénoncer les maltraitances. De ce fait,

[…] dans la perspective ethnosociologique, ont dispose de toute une série de témoignages sur le même objet social. La mise en rapport de ces témoignages les uns avec les autres permet […] d’isoler un noyau commun aux expériences, celui qui correspond à leur dimension sociale*, que l’on cherche précisément à saisir. Ce noyau est à chercher du côté des faits et des pratiques […] 1

         Il s’agit donc de dresser l’état des lieux de l’environnement historique et culturel, le constat des agressions perpétrées, et enfin l’état psychoaffectif des victimes et leurs échappatoires. Mais, plutôt que de répertorier les différences impliquées dans les romans, il nous a semblé plus judicieux de cibler notre travail de recherche sur les points de comparaison démontrant les ressemblances dans les comportements, afin de découvrir, en deçà des croyances et des classes sociales, l’impact de la culture. On s’aperçoit alors, que

         Tous les personnages romanesques s’inscrivant durablement dans une culture sont des êtres par qui le scandale arrive – alors que la société « réelle » poursuit derrière et après eux sa marche mécanique.2

         Les données psychiques sont simultanément présentes avec le social, et la psychologie « tend à privilégier la vie affective et à rendre compte des situations sociales à partir de la vie “intérieure” de l’individu, à partir de la sphère privée. »3. Il est donc possible de considérer que l’élaboration mentale produite par les écrivains construit un roman qui « clarifie, sinon ordonne, une condition humaine (individuelle et sociale) qui dans la vie concrète nous semble être l’incohérence même. »4.

         Différentes disciplines spécialisées permettent ainsi d’étudier, de décortiquer les romans : outre, l’ethnosociologie et la psychologie, nous avons aussi pensé à

         […] l’articulation du psychique et du social, mais aussi [à] leur transmutation réciproque : une enfance affectée, voire traumatisée par le contexte social* dans lequel elle a été vécue ce traduit en caractéristiques psychiques* ; inversement, celles-ci induiront chez l’adulte des modes de conduites répétitifs pouvant avoir des effets sociaux*.1

         Le cycle se reproduit, se perpétue alors de génération en génération, indéfiniment. C’est peut-être dans le but de briser le système social et sa rigidité, dans le domaine des relations familiales puissamment hiérarchisées en premier lieu, que les écrivains ont souhaité exprimer leur peine et leur amertume, et parfois même exorciser leur propre souffrance. Tous les auteurs impliqués dans le corpus sont toujours vivants et il est donc indispensable d’user de délicatesse et de respect à leur égard dans les interprétations, car l’aléatoire peut blesser.

         D’autre part, nous avons orienté la première partie de la thèse dans le sens d’une étude ethnosociologique du Liban à travers les huit romans retenus. Ce premier travail permet ainsi aux lecteurs éventuels d’entrer dans des textes d’une culture différente de la leur et de tenter de comprendre les réactions des héros face aux difficultés vécues. Techniquement et mécaniquement très occidentalisé, le Liban offre en réalité un double aspect puisque la culture traditionnelle a conservé toutes ses prérogatives à l’intérieur de la famille, puissant bastion institutionnel, reconnu comme tel par les personnages des romans.


Par Cédrel HAROUN BECKER, le 12 mars 2016.

Droits d’auteur

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1 Béatrice Didier, L’Ecriture – femme, Paris, PUF, 1991, p.17.

2 Voir Première partie, chapitre I, § 2.

1 Jean Bergeret, La Violence fondamentale, Paris, Dunod, 1996, p.216. * Termes soulignés par l’auteur.

2 Histoire des pères et de la paternité, sous la direction de Jean Delumeau et de Daniel Roche, Paris, Larousse, 2000, p.61-62. * Termes soulignés par l’auteur.

1 Nathalie Heinich, Etats de femme : L’identité féminine dans la  fiction occidentale, Paris, Gallimard, 1996, p.56.

2 Ibid., p.60.

1 Jean Bergeret, op. cit., p.19-20.

2 Sophocle, “Œdipe Roi”, cité par Daniel Gunn in : Analyse et fiction : Aux frontières de la littérature et de la psychanalyse, Paris, Denoël, 1990, p.44.

3 John Murder Ross, “Œdipe revisité : Laïos et le « complexe de Laïos »”, cité par Daniel Gunn in : ibid.

1 Ferdowsi (932-1025), Le Livre des Rois, Paris, Sindbad, 1979, p.39.

2 Ibid., p.43.

3 Ibid., p.101.

1 Ibid., p.106.

1 Francine Demichel, La Psychanalyse en politique, Paris, PUF, 1974, p.32.

2 Pierre Zima, Manuel de sociocritique, Paris, Picard, 1985, p.98.

3 Michel Zeraffa, Roman et société, Paris, PUF, 1976, p.48.

1 Pierre Zima, op. cit., p.84.

2 Daniel Bertaux, op. cit., p.68.

1 Daniel Bertaux, op. cit., p.37.  * Terme souligné par l’auteur.

2 Michel Zeraffa, op. cit., p.39.

3 Pierre Zima, op. cit., p.86-87.

4 Michel Zeraffa, op. cit., p.26.

1 Daniel Bertaux, op. cit., p.92.  * Termes soulignés par l’auteur.


SOMMAIRE

 

INTRODUCTION

PREMIERE PARTIE : CHAMP SOCIAL ET CULTUREL DES ŒUVRES

Chapitre I : Les empreintes éducatives sur les écrivains.

Chapitre II : Histoire et coutumes dans les romans.

Chapitre III : L’environnement immédiat des personnages.

 

DEUXIEME PARTIE : LES MODES D’AGRESSION

Chapitre I : La violence tolérée.

Chapitre II : La violence verbale.

Chapitre III : La violence physique.

 

TROISIEME PARTIE : LES VICTIMES

Chapitre I : Les rapports de haine et de révolte.

Chapitre II : Les conduites d’espérance.

Chapitre III : Les conséquences affectives.

 

CONCLUSION

BIBLIOGRAPHIE

TABLE DES MATIERES

INDEX

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